Lomé, 18 octobre 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Au Togo, chaque fin de mois ramène la même angoisse : la facture d'électricité. Le courant n'a aucune obligation de suivre. Il part quand il veut, revient quand il peut, tandis que le compteur, lui, ne rate jamais un rendez-vous.
Cette semaine encore, les délestages se sont aggravés à Lomé et dans plusieurs autres villes du pays. C'est ce que rapporte L'Alternative dans une enquête signée Kossi Lamba, publiée le 14 octobre 2026. Le même papier affirme, sur la foi de documents que le journal dit avoir consultés, que la Compagnie Énergie Électrique du Togo (CEET) verse chaque mois des sommes considérables à une entreprise liée à deux figures de l'appareil : Barry Moussa Barqué, aujourd'hui président du Sénat, et Damipi Noupokou, ancien ministre de l'Énergie et conseiller de Faure Gnassingbé.
Le montage décrit est simple. Des groupes électrogènes commandés en Chine pour le compte de la CEET, et en échange des redevances mensuelles versées à la société de ces messieurs. Selon L'Alternative, il n'en existe que deux, dont l'un, déjà en panne, sert de pièces de rechange à l'autre. Les sommes avancées donnent le vertige : plus de 4 milliards de francs CFA déjà versés, et plus de 500 millions par mois.
À ce rythme, le prix réel de ces deux machines n'est pas un détail comptable. C'est le dossier tout entier. Et c'est à ceux qui ont signé de le fournir, pièces à l'appui.
Pour mesurer l'affaire, il faut rappeler ce qu'est la CEET : une société d'État créée par ordonnance en 1963, chargée de distribuer l'électricité aux Togolais. Soixante ans plus tard, le réseau reste le talon d'Achille du pays. Même l'Agence française de développement, qui finance à hauteur de 37,8 millions d'euros l'extension du réseau du Grand Lomé, décrit une infrastructure vieillissante, en surcharge, minée par des pertes techniques et commerciales élevées.
La version officielle, elle, change au gré des saisons. En mars 2026, le directeur général de la CEET, Débo-K'mba Barandao, invoquait des contraintes techniques et une demande élevée. Le 26 juin, devant les députés, le ministre délégué chargé de l'Énergie, Robert Koffi Messan Eklo, a désigné un autre coupable : les importations d'électricité en provenance du Ghana et du Nigéria, tombées par moments à 20 et 70 mégawatts, contre 110 et 115 habituellement. En juillet, son ministère a présenté des statistiques triomphantes. Les coupures seraient passées de 28 à 23 par client et par an entre 2022 et 2024. Précision qui ne figure pas sur l'affiche : chaque coupure dure désormais plus longtemps, 2,27 heures en moyenne contre 2,04, et le ministère s'en prend à la vétusté des lignes.
Voilà trois explications en sept mois. Aucune ne mentionne les redevances. Aucune ne dit un mot de ces groupes électrogènes qui coûtent des centaines de millions chaque mois à une compagnie censée garantir le courant.
C'est la méthode. Le régime a toujours une raison technique, une cause extérieure ou un chiffre flatteur pour couvrir ce que les ménages vivent dans le noir. On l'avait déjà vu quand le courant s'éteignait et que les excuses se rallumaient aussitôt.
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Reste la question qui fâche, celle qu'aucun communiqué n'abordera. Pourquoi une compagnie qui, selon L'Alternative, peine à honorer ses engagements envers ses fournisseurs nigérians et ghanéens trouve-t-elle chaque mois de quoi arroser une société privée ? Les importations s'effondrent, dit le ministre. Les fournisseurs attendent d'être payés, dit le journal. Et pendant ce temps, les redevances tombent à l'heure. On comprend mieux pourquoi la pénurie ne ressemble jamais à une urgence.
Pendant que ces sommes circulent, le Togolais, lui, paie deux fois. Il règle la facture, puis il achète le carburant du groupe électrogène de sa boutique, de son atelier, de sa maison. Il jongle avec des produits qui fondent, des téléphones à plat, des élèves qui révisent à la bougie. Le tout dans un pays où la hausse du carburant a déjà fait bondir le coût de la vie.
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Ce n'est pas un accident de parcours. L'Alternative parle d'« un iceberg savamment entretenu », et la formule dit l'essentiel : la partie visible, les délestages et les factures, n'est que la conséquence d'un système où la rente passe avant le service. Un système où ceux qui devraient rendre des comptes siègent au sommet de l'État, au Sénat comme dans l'entourage du chef.
C'est aussi le fil rouge d'une année de gouvernement qui n'a rien réglé pour les ménages.
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On parle de raccordements, de postes de transformation, d'extension de réseau. Très bien. Mais on ne raccorde pas des milliers de foyers de plus à un réseau dont les revenus s'évaporent en redevances. On les raccorde à la coupure.
Le Togolais n'a pas besoin d'un nouveau communiqué sur la vétusté des lignes. Il a besoin de savoir où va l'argent de sa facture. Tant que les contrats des groupes électrogènes resteront dans l'ombre, la CEET ne sera pas une compagnie d'électricité, mais un guichet. Et tout le monde sait de quel côté du guichet on se trouve quand le courant s'éteint.
