Lomé, 7 octobre 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Au Gabon, quand le pouvoir veut remodeler le paysage politique, il commence rarement par vérifier que ses propres textes tiennent debout. Il fixe un calendrier, dicte des conditions, puis regarde les autres courir derrière.
Cette fois, c'est la Cour constitutionnelle qui est priée de dire si l'appareil sait lire son propre Journal officiel.
Le 28 septembre 2026, le Parti républicain et démocratique (PRD) d'Ariel Éloi Iwangou-Iwangou a saisi la haute juridiction pour contester la délibération du Conseil des ministres du 18 septembre, tenu à Port-Gentil. Ce jour-là, le gouvernement a adopté un projet de loi modifiant la loi n°016/2025 sur les partis politiques. Le 5 octobre, cinq formations réunies dans un « Bloc de partis politiques légalement reconnus » ont durci le ton. Elles dénoncent, selon RFI, une atteinte à la liberté d'association et un coup porté au multipartisme arraché à la Conférence nationale de 1990.
La Cour, elle, n'a pas encore tranché.
Pour comprendre, il faut remonter à juin 2025. Le chef de l'État, Brice Clotaire Oligui Nguema, fait alors adopter en Conseil des ministres un projet de loi qui promet de mettre fin à la prolifération anarchique des partis, à l'opacité de leurs financements et à l'absence de reddition de comptes. Un comité de réforme venait de conclure, quelques jours plus tôt, qu'il y avait tout simplement trop de partis. Le pays en compte alors 104.
La loi est promulguée le 27 juin 2025. Les formations ont jusqu'au 27 juin 2026 pour se mettre en conformité, sous peine de disparaître du registre. Les exigences relayées par la presse sont lourdes : 10 000 adhérents identifiés par leur numéro d'identification personnelle et répartis sur les neuf provinces, un siège physique, un compte bancaire dédié, des comptes placés sous le regard de la Cour des comptes. Le ministre de l'Intérieur, Adrien Nguema Mba, a lui-même averti en avril 2026 que des partis historiques pouvaient disparaître du paysage.
Voilà pour le décor. Voici maintenant le grain de sable, et il est de taille.
Le Journal officiel l'a confirmé : le numéro du 27 juin 2025 a été retiré, puis remplacé par celui du 30 juin, après la découverte d'erreurs matérielles dans la loi sur les partis comme dans celle sur la répartition des sièges parlementaires. Or le projet de loi adopté le 18 septembre vise, dans son exposé des motifs, la version du 27 juin. Une loi retirée. Citée par le gouvernement lui-même.
Le PRD n'a pas besoin de longs discours. « La loi sur les partis politiques, ce n'est pas la loi du 27 juin », martèle Ariel Éloi Iwangou-Iwangou. Son parti demande à la Cour de constater l'inexistence juridique du texte retiré et d'annuler la délibération qui s'en réclame pour vice de procédure.
Le détail n'a rien d'anodin. D'après la presse gabonaise, l'article 72 de la première version prévoyait l'exigence des 10 000 adhérents, disposition absente du texte du 30 juin. Autrement dit, la condition-phare que tout le monde brandit depuis des mois ne figure peut-être même pas dans la version qui fait foi. Le mystère des 10 000 adhérents est devenu le feuilleton de la rentrée, et personne, au sommet, ne se presse de l'éclaircir.
Le plus révélateur reste ailleurs : le silence. Il a fallu un « petit parti » pour soulever une faille que toute la classe politique avait sous les yeux. Les grands, eux, regardent ailleurs. Le Parti démocratique gabonais assure qu'il est serein et couvert, quelle que soit la version retenue. On le comprend. Quand on pèse lourd, on n'a pas peur du couperet.
Ces messieurs ont pourtant une manie : changer les règles quand la partie est déjà lancée. L'échéance du 27 juin 2026 est passée depuis des mois, et c'est en septembre que le gouvernement rouvre le texte. Les partis ont été sommés de se conformer à une loi que l'exécutif s'empresse déjà de modifier.
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Personne ne pleure les partis-mallettes, ces coquilles vides qui ne se réveillent qu'à l'approche des scrutins. Le ménage est légitime. Mais on ne fait pas le ménage chez les autres avec un balai que l'on a soi-même jeté à la poubelle.
Et c'est bien là le problème de fond. Un pouvoir sûr de son droit n'a pas besoin de s'appuyer sur un texte retiré. Un pouvoir qui veut un paysage politique crédible commence par publier des règles claires, identiques pour tous, et fixées avant le début de la partie. Faute de quoi la réforme ressemble moins à un assainissement qu'à un tri.
Pendant que l'on dispute du numéro d'un article et de la date d'un Journal officiel, les Gabonais attendent autre chose : une école qui fonctionne, un hôpital qui soigne, un pouvoir d'achat qui respire. Compter les partis ne remplit pas les assiettes.
La Cour constitutionnelle dira le droit. Mais le fait est là, noir sur blanc : l'exécutif a bâti sa réforme sur un texte qu'il avait lui-même retiré, et il a fallu qu'un petit parti le lui rappelle. Voilà ce qu'on appelle un pouvoir qui exige de la rigueur de tous, sauf de lui.