Lomé, 4 octobre 2026 — Temps de lecture estimé : 4 minutes
Au Togo, le pouvoir maîtrise un art que nul ne lui conteste : la mise en scène de la rigueur. Un pupitre, un parterre de dignitaires, trois mots bien alignés, et la rentrée parlementaire passe pour un acte de gouvernance.
Jeudi 1er octobre 2026, la chambre haute a rejoué la partition.
À Lomé, le Sénat a ouvert sa deuxième session ordinaire de l'année, devant le président de l'Assemblée nationale, Komi Selom Klassou, le ministre Gilbert Bawara et plusieurs membres du gouvernement. Un seul dossier domine l'agenda : le projet de loi de finances 2027. Son président, Barry Moussa Barqué, a exhorté les sénateurs à l'assiduité, à l'efficacité de l'action publique et à des débats de haute tenue.
Le budget devra s'inscrire dans la feuille de route gouvernementale 2026-2031 et ses trois mots d'ordre : protéger, rassembler, transformer. Éducation, santé, agriculture, infrastructures, administration : la litanie est connue. Santé, éducation et agriculture figuraient déjà au programme de la rentrée d'octobre 2025, quand le même Barry Moussa Barqué promettait une République exemplaire et une allocation optimale des ressources de la nation.
Entre-temps, le budget 2026 a été voté : 2 751,5 milliards de FCFA, en hausse de 14,8 %. L'Assemblée l'a adopté le 9 décembre malgré le vote contre des députés de l'opposition, le Sénat a suivi avant Noël, et l'ensemble des travaux s'est refermé sur une quasi-unanimité des deux chambres, saluée comme un modèle de rigueur.
Une quasi-unanimité : le mot se comprend mieux quand on regarde qui siège. Le Sénat est l'enfant de la réforme constitutionnelle de 2024. Sur ses 61 membres, 41 ont été élus en février 2025 au suffrage indirect par des conseillers municipaux et régionaux, dans un scrutin boycotté par plusieurs partis d'opposition. Le parti Unir en a raflé 34. Les 20 autres ont été nommés en mars 2025 par Faure Gnassingbé, alors chef de l'État, avec quelques figures de l'opposition modérée pour garnir la vitrine. À l'Assemblée, même décor : Unir y détient 108 sièges sur 113 depuis les législatives d'avril 2024.
Lire aussi : Eau potable à Kara (Togo) : 27 milliards FCFA, un énième projet face à la pénurie
Reste la question de l'origine, que nul décorum ne règle. Saisie par la Ligue togolaise des droits de l'homme et douze autres requérants, la Cour de justice de la CEDEAO a jugé, dans un arrêt du 29 janvier 2026, que la réforme constitutionnelle de mars 2024, compte tenu de son calendrier, de son contenu et de son effet escompté, constitue un changement inconstitutionnel de gouvernement au sens de l'article 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Son objectif premier, relève la Cour, était de contourner les limites du mandat présidentiel. Rendu en janvier, l'arrêt n'a été rendu public qu'en juin.
La Cour n'a pas annulé la Constitution du 6 mai 2024. Elle a seulement constaté que le texte dont ce Sénat est issu portait la marque d'un contournement. Le régime, lui, ouvre ses sessions.
Et il les ouvre avec une devise. Ce qui est prioritaire doit être financé, ce qui est financé doit être exécuté, et, selon la formule de Barry Moussa Barqué, « ce qui est exécuté soit évalué ». Belle mécanique. Reste à savoir qui évalue.
Une chambre où le parti dominant occupe 34 des 41 sièges élus, et où 20 membres tiennent leur fauteuil d'une nomination, n'est pas un contre-pouvoir. C'est un service après-vente.
L'évaluation, les Togolais la font tous les jours, sans commission ni rapport. À Kara, 27 milliards de FCFA s'ajoutent aux milliards déjà investis dans la recherche d'eau potable, présentés comme un énième remède à la pénurie.
Lire aussi : Aéroport de Lomé : le siphon déborde, la SALT tance les internautes
À l'aéroport de Lomé, vitrine du pays, un siphon déborde et la SALT tance les internautes qui s'en amusent. Quant aux rendez-vous avec les investisseurs, ils se tiennent à Adétikopé, où une délégation russe a visité les hangars pendant que les contrats restent dans les tiroirs.
Lire aussi : Adétikopé ouvre ses hangars aux Russes, les contrats restent dans les tiroirs
Voilà ce qu'on veut faire retenir : un calendrier respecté, une devise bien tournée, un budget voté dans les délais. Voilà ce qui compte vraiment : une eau qui coule, des infrastructures qui tiennent, des institutions dont l'acte de naissance n'a pas été jugé contraire à la Charte africaine de la démocratie par la juridiction régionale.
Le budget 2027 prendra le chemin du précédent : un hémicycle où le parti dominant n'a aucun adversaire à sa taille, un vote massif, des félicitations de circonstance. Une devise ne remplace pas un contre-pouvoir. Et un Sénat qui n'évalue que ce que le régime a déjà approuvé n'évalue rien.