Lomé, 20 octobre 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Au Togo, quand le régime est acculé, il ressort toujours le même vieux meuble du grenier : le dialogue. Non pour résoudre la crise, mais pour la gérer, la diluer, la faire durer. Et pour se procurer au passage ce qui lui manque cruellement : un visage présentable.
Le 9 octobre 2026, Gilbert Bawara, ministre des Relations avec le Parlement et les Institutions et fidèle parmi les fidèles de Faure Gnassingbé, a relancé l'idée d'un dialogue au sein du Cadre permanent de concertation (CPC), avec des partis d'opposition invités à s'y asseoir. Le moment n'a rien d'un hasard. Les voix qui réclament l'ouverture d'une transition politique se multiplient, et l'appareil cherche une porte de sortie qui ne s'appelle surtout pas « départ ».
Interpellé à l'Assemblée nationale, le ministre a rappelé les différents cadres de dialogue que le pays a connus, appelé au pragmatisme et laissé de côté les considérations politiques. Il a même concédé, dans un élan de modestie, qu'« aucune œuvre humaine n'est parfaite », selon le compte rendu publié par AllAfrica. La formule est charmante. Elle l'est moins quand l'œuvre en question est une réforme constitutionnelle que la justice régionale a ramenée à ce qu'elle est.
Car tout est là. Le 29 janvier 2026, la Cour de justice de la CEDEAO a qualifié la réforme constitutionnelle de 2024 de changement anticonstitutionnel de gouvernement. Pour les regroupements qui portent le « Manifeste Génération Togo », la conséquence est limpide : l'arrêt impose l'ouverture d'une transition politique, puis des assises nationales pour refonder la République. C'est le sens du mémorandum signé le 12 août 2026 avec les membres du Cadre national de concertation pour le changement.
Ces mêmes regroupements avaient d'ailleurs dénoncé dès le 11 mars 2026, en conférence de presse, les manœuvres souterraines que le ministre relance aujourd'hui à ciel ouvert. Dans un communiqué daté du 15 octobre, ils qualifient l'initiative de duperie, présentent le CPC comme un instrument sans substance au service exclusif du pouvoir, et rappellent que l'arrêt s'impose à tous et ne se négocie pas dans des marchandages nocturnes. Le message a été relayé ce 19 octobre par Togoactualite, qui a donné la parole à Nathaniel Olympio, l'un des responsables de l'initiative et porte-parole du mouvement « Touche pas à ma constitution », dans l'émission « Enjeux d'Afrique ».
Lire aussi : Togo : l'opposition claque la porte du dialogue de Gilbert Bawara et exige l'application de l'arrêt de la CEDEAO
Le scénario n'a rien d'inédit. En décembre 2017, après plus de trois mois de manifestations d'une coalition de quatorze partis, le gouvernement proclamait déjà que toutes les conditions étaient réunies pour un dialogue. Le porte-voix de l'époque s'appelait Gilbert Bawara. Deux chefs d'État de la sous-région jouaient les médiateurs. Bientôt neuf ans plus tard, le ministre est le même, la méthode est la même, et Faure Gnassingbé, à la tête du pays depuis 2005, est toujours là.
Alors, à quoi sert ce dialogue ? Pas à appliquer l'arrêt, puisque l'application de l'arrêt n'est pas à l'ordre du jour. Pas à organiser la transition, puisque la transition est précisément ce que le pouvoir refuse. Il sert à autre chose : faire asseoir l'opposition dans les institutions que la Cour a jugées illégitimes, afin que leur simple fréquentation vaille reconnaissance. Chaque chaise occupée à cette table est une signature au bas d'un certificat de légitimité.
Les signataires du Manifeste l'ont compris. Ils affirment que le pouvoir déploie une énergie considérable pour amadouer certains partis et débaucher des cadres de leurs regroupements, afin de redorer son image à l'international et d'éteindre l'effet de l'arrêt. Ils redoutent un dialogue suivi d'élections contestées, avec la complicité de quelques partis complaisants. Ils rappellent enfin qu'en 2018, alors que Faure Gnassingbé présidait la CEDEAO, l'organisation avait pris des sanctions individuelles contre des personnalités bissau-guinéennes accusées de bloquer un accord politique. Deux poids, deux mesures : l'expression n'a jamais été aussi juste.
L'opposition ne se contente pas de refuser. Elle fixe une échéance : la Journée patriotique d'avertissement du 20 novembre 2026, à laquelle elle appelle les Togolais à se tenir prêts. Elle exige aussi que le Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine veille à l'exécution de l'arrêt.
Pendant ce temps, le pays réel attend. La facture d'électricité angoisse les foyers à chaque fin de mois, la précarité reste entière après un an de gouvernement, et le régime n'a pas de dialogue à proposer sur ces sujets-là, seulement des explications. Ce n'est pas faute de matière. C'est que le vrai ordre du jour dérange : comment vivre, comment se soigner, comment se déplacer, et qui rendra des comptes.
Lire aussi : Togo : un an de gouvernement Gnassingbé, la précarité reste entière
Lire aussi : CEET Togo : délestages, factures et redevances, l'addition pour les Togolais
On ne dialogue pas pour contourner une décision de justice. On l'applique. Le reste, les cadres de concertation, les invitations polies et les tournées de séduction, relève de la mise en scène d'un pouvoir qui cherche dans les salons ce que la Cour lui a refusé : le droit de se dire légitime.
