Lomé — 3 octobre 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Il existe une vieille méthode dans les régimes qui ont des choses à ne pas expliquer : exposer la vitrine pour que personne ne regarde l'arrière-boutique. On déroule le tapis, on aligne les entrepôts, on parle emplois et investissements. Le reste se négocie ailleurs, loin des caméras et des citoyens.
Mardi 29 septembre, la Plateforme industrielle d'Adétikopé (PIA) a reçu une délégation russe composée d'officiels et de représentants d'entreprises, d'après Togo Actualité. Les visiteurs venaient de la construction, des turbines à gaz, du stockage, de la fourniture de gaz naturel liquéfié, du transport, de la logistique et de la formation. Le directeur général, Bertrand Kerguelen, leur a vanté la stabilité du pays, son rôle de carrefour régional et son accès privilégié au Port autonome de Lomé, puis les parcelles prêtes à l'emploi, le port sec, le guichet unique et les incitations offertes aux investisseurs.
Le calendrier mérite qu'on s'y arrête. Le même jour s'ouvrait au Palais des Congrès de Lomé la première session de la commission mixte intergouvernementale Togo-Russie, prévue jusqu'au 1er octobre et consacrée, selon le communiqué officiel, à la coopération commerciale, économique, scientifique et technique. La visite d'Adétikopé n'était pas une excursion. C'était le volet vitrine d'un rapprochement.
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Il faut rendre à la PIA ce qui lui revient : elle existe, et elle tourne. Lancée en 2021 dans le cadre d'un partenariat public-privé avec le groupe ARISE IIP, elle revendiquait en juin dernier 25 entreprises partenaires dont 12 opérationnelles, plus de 6 580 emplois directs et plus de 350 milliards de FCFA d'investissements cumulés, avec l'ambition d'atteindre 15 000 à 20 000 emplois d'ici 2030. En mars, c'était l'ambassadeur de l'Union européenne qui la visitait, pour y attirer des investisseurs européens aux côtés des entreprises indiennes déjà installées. La plateforme accueille tout le monde, c'est entendu.
Le problème n'est donc pas qu'un parc industriel cherche des clients. Le problème, c'est ce que ce client-là représente. Le 19 novembre 2025, à Moscou, Vladimir Poutine recevait Faure Gnassingbé et annonçait l'ouverture réciproque d'ambassades, en glissant, comme une confidence de circonstance : « Étonnamment, nous n'avions toujours pas ouvert d'ambassades. » Soixante-cinq ans de relations officielles, zéro représentation résidente. Depuis, Sergueï Lavrov a confirmé en juillet l'ouverture d'une mission russe à Lomé, et un accord de coopération militaire signé en 2025 organise formations et exercices.
Côté commerce, la réalité est bien plus modeste que la rhétorique : les échanges entre les deux pays tournaient autour de 120 millions de dollars en 2024, d'après AllAfrica. Ce n'est pas le commerce qui rapproche Moscou de Lomé. C'est l'intérêt de la Russie pour le port en eau profonde, hub vers le Sahel, et pour les phosphates.
Le Critical Threats Project, institut américain d'analyse stratégique, l'a écrit noir sur blanc dans son bulletin du 30 juillet : la Russie a envoyé pour la première fois du matériel militaire destiné au Mali par le port de Lomé, et des forces de l'Africa Corps se sont déployées au Togo en 2026. L'institut estime leur nombre à 300 à 350 soldats, à Lomé et dans des bases du nord. Un cargo russe sous sanctions, le Mikhail Britnev, avait accosté le 9 juillet. Voilà le port que les Russes se sont fait vanter mardi comme un atout.
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Personne n'affirme que des turbines à gaz sont des blindés. Mais une délégation qui mêle gaz naturel liquéfié, stockage, logistique et formation, reçue en pleine commission mixte, dans un pays où le régime reconnaît des formateurs russes tout en niant le reste, appelait autre chose qu'un compte rendu de visite sans un seul nom d'entreprise, sans un montant, sans un calendrier. Le papier officiel parle de discussions plus approfondies en vue d'éventuels projets. Éventuels. Le mot est commode : il n'engage personne, sauf le pays.
C'est là que se loge ce qu'on veut nous faire oublier. Pendant que les hangars d'Adétikopé sont présentés à Moscou comme une vitrine de l'industrialisation, les foyers de Lomé continuent de composer avec des quartiers qui prennent l'eau et des services publics qui lâchent. L'opposition réclamait dès juillet un débat public sur la présence de forces étrangères dans le nord. Elle attend toujours. Les citoyens, eux, n'ont ni le texte de l'accord militaire, ni le contenu des discussions de la commission mixte, ni la liste de ceux qui viendront s'installer.
Les mêmes autorités qui ouvrent le guichet unique aux investisseurs russes n'ont jamais ouvert le moindre guichet à la transparence. On offre des parcelles prêtes à l'emploi à des délégations étrangères, mais on ne livre aux Togolais ni parcelle d'information ni droit de regard.
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Le régime a une politique de vitrine, pas une politique étrangère. Il accueille, il sourit, il signe, et il laisse au peuple le soin de deviner ce qui a été vendu. Tant que les contrats, les montants et les noms resteront dans les tiroirs, Adétikopé ne sera pas un pôle d'industrialisation ouvert au monde : ce sera une salle d'exposition dont personne n'a le droit de lire l'étiquette.