Lomé — 20 septembre 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Il y a un talent que ce régime cultive avec une constance remarquable : transformer la colère en bruit, puis le bruit en silence. Une hausse tombe, on peste dans les taxis, dans les cuisines, sur les groupes WhatsApp, et l'appareil peut dormir tranquille : aucun carrefour n'est bloqué.
Depuis le vendredi 11 septembre 2026, le litre de super sans plomb coûte 817 francs CFA au Togo, contre 725 auparavant. Un arrêté interministériel signé la veille en a décidé ainsi. Selon le récit d'un habitant de Lomé publié par Nasuba, la nouvelle est arrivée jeudi en fin d'après-midi par un groupe WhatsApp, et les stations ont été prises d'assaut dès le lendemain. Le peuple apprend son sort par message transféré. Le progrès, sans doute.
Le barème précédent n'aura duré que cent sept jours. Depuis le 27 mai, le super est passé de 680 à 817 francs, soit 20,15 % de hausse, et le gasoil de 695 à 766 francs, soit plus de 10 %. Les autorités invoquent, comme en mai, la guerre au Moyen-Orient ; le Brent tournait autour de 106 dollars le 10 septembre, selon Togo First.
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Neuf ans plus tôt, la même mécanique avait produit un tout autre résultat. Le 27 février 2017, une deuxième hausse en un mois portait le super de 476 à 524 francs, soit près de 21 % en deux mois d'après Jeune Afrique. Le lendemain, chauffeurs de taxi et conducteurs de taxi-moto bloquaient les grands carrefours de Lomé, un bus de l'État partait en flammes, et un communiqué du gouvernement lui-même reconnaissait un mort et un blessé par arme à feu parmi les manifestants, selon France 24.
Même ampleur, même pays, même Faure Gnassingbé au sommet du pouvoir. Réaction inverse. Aujourd'hui, la contestation tient pour l'essentiel dans des communiqués. Quatre regroupements, DMK-Originale, DMP, LDP et Touche Pas À Ma Constitution, dénoncent un étranglement financier des ménages et invitent la population à se préparer à une mobilisation générale pacifique. Dès mai, avant la première hausse, ils avaient posé le diagnostic : « Un peuple qui reste silencieux devant l'injustice est complice de sa propre servitude. »
La formule est cinglante. Elle oublie pourtant de dire qui a fabriqué ce silence.
Regardons la méthode. Avant la hausse de mai, les autorités avaient lancé une campagne de sensibilisation auprès des conducteurs, et six jours avant l'entrée en vigueur du nouveau barème, l'Union des syndicats des conducteurs routiers du Togo réunissait ses membres à Lomé pour les appeler à la vigilance et à l'adaptation. L'adaptation. Le mot est superbe.
Emmanuel Sogadji, président de la Ligue des consommateurs togolais, apportait son soutien aux manifestants en 2017. Il accuse aujourd'hui les syndicats de transporteurs d'entériner les décisions du gouvernement et de n'être plus que des relais, au détriment de leurs propres membres. Un transporteur, membre de la commission qui a participé à la tournée de sensibilisation et qui exige l'anonymat, dément : selon L'alternative, il affirme que les syndicats n'ont pas été associés aux discussions sur les prix et que le gouvernement les a convaincus en agitant le risque de pénurie.
Que l'on croie l'un ou l'autre, le résultat est identique : ceux qui savent bloquer une route ont été priés d'écouter, jamais de décider. Dans la fonction publique, les syndicats ne disent rien non plus.
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Ce silence n'a rien d'un consentement. En juin 2025, Lomé est descendue dans la rue contre la répression de la dissidence, la vie chère et les changements constitutionnels. Amnesty International a recueilli des témoignages d'usage illégal de la force par les forces de sécurité entre le 26 et le 30 juin, et recensé au moins sept personnes retrouvées mortes, dont des enfants. Le peuple sait ce que coûte la rue dans ce pays. Ce n'est pas de la résignation. C'est de l'arithmétique.
Pendant ce temps, la facture se propage. Les transports renchérissent et les marchandises suivent. Une revendeuse du grand marché de Lomé, citée par Nasuba, explique que les taxi-motos relèvent parfois leurs tarifs de 50 à 200 francs quand le carburant monte. La rentrée scolaire est là, les ménages sont à sec, et le pouvoir savoure ses victoires de vitrine.
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En juillet, il avait lâché une baisse modeste des frais de péage aux transporteurs. Une obole, présentée comme un geste. Le Mouvement Martin Luther King réclame aujourd'hui une nouvelle baisse des péages et l'ouverture d'un cadre de dialogue avec les consommateurs. Un dialogue. Ces messieurs de Lomé connaissent le mot. Ils préfèrent la sensibilisation.
Le régime croit avoir gagné la bataille de la pompe. Il a gagné du temps, rien de plus. Ce qu'il prend pour la paix sociale n'est que la facture différée d'une colère qu'on a fait taire à coups de sensibilisation et de peur, et on ne confond pas un peuple qui se tait avec un peuple qui consent.