Togo : Faure Gnassingbé a gagné sa bataille de cartographie, il a perdu celle du pays

Lomé — 14 septembre 2026 — 6 minutes de lecture

Il y a une chose que ce régime sait faire mieux que gouverner : transformer un échec de vingt ans en victoire diplomatique. Quand on ne peut pas montrer une route neuve, un hôpital debout ou un train qui arrive à l'heure, il reste toujours une carte à redessiner. C'est exactement ce que vient de réussir Faure Gnassingbé, avec la complicité empressée de son ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey.

Le 4 septembre 2026, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution « Corriger la carte : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l'Afrique ». Portée par le Togo au nom de l'Union africaine, elle a recueilli 164 voix pour, une seule voix contre — celle des États-Unis — et six abstentions. Sur le papier, c'est un triomphe. Dans les faits, c'est un trophée en carton pour un pays qui n'arrive toujours pas à goudronner sa route nationale.

L'histoire commence il y a plusieurs années, quand des universitaires et militants africains lancent la campagne « Correct the Map » pour dénoncer la projection de Mercator, cette carte du XVIe siècle qui réduit visuellement l'Afrique de moitié tout en gonflant l'Europe et l'Amérique du Nord. L'Union africaine s'en empare, mandate le Togo pour porter le combat, et Robert Dussey en fait sa tribune personnelle, de New York à Séoul. Le vote de septembre vient couronner cette croisade cartographique. Faure Gnassingbé, qui a fêté l'issue du scrutin comme une revanche historique sur le colonialisme, n'a pourtant posé aucune pierre, coulé aucun bitume, ouvert aucun lit d'hôpital pour l'obtenir.

Robert Dussey ne s'en cache pas. Devant la tribune des Nations unies, il avait déjà posé le décor de cette croisade en affirmant que « l'Afrique est minimisée intentionnellement ». La formule est habile, elle sonne juste sur le plan scientifique — l'Afrique fait bien vingt fois la taille du Groenland qu'on lui accole pourtant sur nos écrans — mais elle sert surtout à détourner le regard d'une autre minimisation, bien plus concrète celle-là : celle des Togolais dans leur propre pays.

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Car pendant que Lomé plaide à New York pour une Afrique plus grande sur les mappemondes, la carte réelle du Togo n'a pas bougé d'un centimètre depuis les années 1960. Le chemin de fer date des colons. La route nationale n°1, censée relier le sud au nord depuis une promesse d'autoroute jamais tenue, roule encore sur le même tracé qu'à l'indépendance. Le CHU Sylvanus-Olympio, à Lomé, reste ce que les patients appellent eux-mêmes un « mouroir ». Aucune grande infrastructure touristique, aucun marché moderne, un réseau électrique qui déleste encore des quartiers entiers en 2026. Voilà la véritable cartographie du pays, celle que ni Dussey ni Gnassingbé n'ont jamais eu l'intention de corriger.

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Le contraste avec les voisins est cruel. Le Bénin a érigé des monuments et modernisé son réseau routier. Le Sénégal développe son chemin de fer. La Côte d'Ivoire et le Ghana multiplient ponts et échangeurs. Ces pays redessinent, eux, une vraie carte : celle du quotidien de leurs citoyens. Faure Gnassingbé, pendant ce temps, préfère se battre pour agrandir l'Afrique sur un planisphère plutôt que d'agrandir les perspectives de ses propres compatriotes.

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Il faut d'ailleurs noter, pour être honnête, que la résolution n'est pas née à Lomé. Elle a été portée par des universitaires et artistes africains bien avant que le régime ne s'en saisisse, et l'Union africaine tout entière l'a validée. Le Togo n'a fait qu'exécuter un mandat collectif, avec un zèle diplomatique certain. Mais entre exécuter un mandat continental et s'en attribuer les lauriers comme d'une victoire personnelle sur l'histoire, il y a toute la distance qui sépare la diplomatie du markéting politique intérieur.

Reste la question que personne, à Lomé, n'a envie de poser tout haut : à quoi sert une Afrique plus grande sur les cartes scolaires si les écoles togolaises elles-mêmes tombent en ruine ? À quoi bon décoloniser la géographie mondiale quand la géographie intérieure du pays — ses routes, ses hôpitaux, ses réseaux d'eau — reste, elle, fermement coloniale ?

Faure Gnassingbé a eu sa médaille internationale. Les Togolais, eux, continueront à rouler sur la route des colons pour rejoindre un hôpital qui porte le nom d'un héros de l'indépendance mais fonctionne comme au lendemain de celle-ci. La carte du monde a changé de taille. Le pays, lui, n'a pas bougé.

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