Lomé — 9 septembre 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Il y a une chose que ce régime sait faire avec un sérieux imperturbable : mesurer la misère. La produire, l'entretenir, l'expliquer par la conjoncture internationale, en revanche, cela demande visiblement plus de temps.
Depuis lundi 7 septembre 2026, des enquêteurs de l'Institut national de la statistique et des études économiques et démographiques (INSEED) sillonnent le pays pour la troisième édition de l'Enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages. Jusqu'en décembre, ils interrogeront les familles sur leurs revenus, leurs dépenses, leur emploi, leur accès à l'éducation et à la santé. Un exercice technique, présenté comme indispensable pour orienter les politiques publiques.
On veut bien y croire. Sauf que le Togo aborde cette opération avec un train de retard sur ses voisins de l'UEMOA. Lomé a accueilli en mars un atelier régional consacré à cette même enquête, précisément parce que le pays était alors le seul de la zone à ne pas avoir bouclé sa première vague de collecte. Le secrétariat général du ministère de la Planification a promis que les deux vagues seraient achevées d'ici la fin de l'année. On appréciera la précision de l'engagement, venant d'une administration qui a mis des mois à simplement démarrer.
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Les précédents chiffres, eux, existent déjà et ils racontent une histoire en apparence flatteuse. La pauvreté monétaire serait passée de 55,1 % en 2015 à 45,5 % en 2018, puis à 43,8 % lors de la dernière édition de 2021-2022. La pauvreté dite multidimensionnelle aurait reculé de 37,1 % à 28,9 % sur la même période. Des courbes qui descendent, présentées comme la preuve d'une trajectoire vertueuse.
Mais une courbe qui descend sur un graphique ne remplit pas une marmite. C'est là tout le problème de cette statistique d'État : elle vit sa vie dans les rapports, pendant que les ménages, eux, continuent de compter leurs pièces à la fin du mois.
L'enquête Afrobarometer publiée en février 2026 vient d'ailleurs sérieusement écorner le récit officiel. « Trois quarts des citoyens vivent une pauvreté modérée ou forte », résume l'institut panafricain. Neuf citoyens sur dix disent avoir manqué de revenus en espèces au cours de l'année écoulée, plus de la moitié ont manqué d'eau potable, et une majorité désapprouve la gestion gouvernementale de la stabilité des prix, de la création d'emplois et de la réduction des inégalités. Pendant ce temps, le discours officiel vante une inflation quasi nulle et une croissance soutenue. Deux pays semblent cohabiter dans les mêmes frontières : celui des tableaux Excel et celui des marchés de Bè ou d'Agoè.
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C'est précisément là que le bât blesse. Recenser la précarité, année après année, n'a jamais suffi à la faire reculer. Les dockers du Port autonome de Lomé, mobilisés récemment pour des questions de salaires et de conditions de travail, n'avaient pas besoin d'un questionnaire pour savoir qu'ils vivaient une dégradation. Les familles qui rationnent les repas en fin de mois n'ont pas attendu un enquêteur de l'INSEED pour le constater. La donnée, aussi rigoureuse soit-elle, ne nourrit personne si elle ne débouche sur aucune décision concrète.
On pourrait objecter que mesurer est un préalable à agir. Soit. Mais depuis 2015, le Togo mesure, mesure encore, et republie ses courbes descendantes sans que le panier de la ménagère togolaise n'en ressente durablement les effets. Le vrai chantier n'est pas statistique, il est budgétaire et salarial : des emplois stables, des revenus qui suivent le coût de la vie, un accès réel aux soins et à l'eau. Rien de tout cela ne s'obtient avec un questionnaire, aussi bien conçu soit-il.
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Le schéma n'est d'ailleurs pas propre au Togo. Partout dans la sous-région, les plans et les enquêtes se multiplient pendant que la pauvreté, elle, attend patiemment son tour. C'est une manière commode de gouverner : produire du chiffre pendant que le réel, lui, ne bouge pas.
Alors quand l'enquêteur de l'EHCVM-3 frappera à une porte de Lomé, de Sokodé ou de Dapaong dans les prochains mois, il faudra se souvenir de ce qu'il représente vraiment : non pas la promesse d'un mieux-vivre, mais celle d'un nouveau tableau statistique, dont on reparlera dans trois ou quatre ans, avec le même aplomb et les mêmes courbes rassurantes. Le peuple, lui, continuera de vivre sa pauvreté pendant qu'on la met en pourcentage.