Togo–France : deux journalistes, un fixeur oublié, et une monnaie d'échange nommée Ferdinand Ayité

Lomé — 30 août 2026 — 5 minutes de lecture


Il y a une manière très togolaise de traiter la justice comme un instrument de négociation, et l'affaire des deux réalisateurs français détenus depuis un mois en offre une nouvelle démonstration. Quand un dossier judiciaire devient soudain une carte à jouer dans un bras de fer diplomatique, on sait déjà, à Lomé, dans quel sens souffle le vent du pouvoir.

Le 20 août, le juge d'instruction a tranché à sa manière : Sébastien Perez Pezzani, l'un des deux réalisateurs, a obtenu un contrôle judiciaire pour raisons médicales, passeport confisqué. Gaël Mocaër, son collègue, et Fred Vedomey, leur fixeur togolais, restent eux détenus au camp d'Agoè-Logopé. Rien n'est réglé, tout continue, et le mot « libération » employé ici et là relève surtout de l'euphémisme.

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Retour en arrière. Le 27 juillet, les trois hommes sont arrêtés à Matchatom, dans la Binah, pendant le tournage d'un épisode des Routes de l'impossible pour France Télévisions. L'autorisation de tournage, en bonne et due forme, avait été signée dès le 19 juin par le ministère du Tourisme. Assignés à résidence puis transférés à Lomé, ils sont finalement inculpés le 17 août pour de prétendues fausses déclarations et un usage de drone non déclaré. Un mois de flou juridique pour un tournage qui, sur le papier, ne cachait rien.

Pendant ce temps, une autre histoire se raconte en coulisses. Selon L'Alternative, le pouvoir togolais conditionnerait la libération des deux Français à l'extradition, par la France, du journaliste d'investigation Ferdinand Ayité, réfugié à Paris depuis trois ans et devenu, au fil des enquêtes qu'il publie sur le régime, une véritable obsession pour Faure Gnassingbé. Ni Lomé ni Paris n'ont confirmé ce troc officiellement. Mais le silence, ici, vaut à peu près tout sauf un démenti.

Ce chantage suppose évidemment que les deux réalisateurs comptent pour quelque chose aux yeux du régime — précisément parce qu'ils sont français. La Fédération internationale des journalistes ne s'y est pas trompée. Son secrétaire général, Anthony Bellanger, a dénoncé une « détention totalement disproportionnée », aux côtés de Reporters sans frontières et du Comité pour la protection des journalistes, tous deux montés au créneau pour réclamer une libération immédiate.

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Et c'est là que le tableau se complique, ou plutôt se précise. Fred Vedomey, lui, n'a ni consulat pour s'inquiéter de son sort, ni tribune internationale pour porter son nom. Togolais parmi les Togolais, il reste en détention provisoire sans que quiconque, côté officiel, ne juge utile de s'en expliquer davantage qu'aux deux Français. L'asymétrie de traitement entre les trois détenus, pourtant arrêtés dans les mêmes conditions pour la même affaire, dit à elle seule ce que vaut, aux yeux du régime, un passeport togolais face à un passeport étranger.

Ce dossier ne surgit pas de nulle part. Depuis juin 2025, RFI et France 24 sont interdites d'antenne au Togo, accusées d'avoir relayé des propos jugés inexacts lors des contestations populaires de l'époque ; les deux médias attendent toujours de pouvoir réémettre. En 2025, le pays pointait au 121ᵉ rang sur 180 dans le classement mondial de la liberté de la presse de RSF. La détention des deux réalisateurs et de leur fixeur n'est donc pas un accident de parcours isolé, mais le prolongement logique d'un climat où la presse étrangère devient, au gré des besoins du pouvoir, tour à tour cible et otage.

On nous demandera, comme toujours, de faire confiance à la justice togolaise, à son « information judiciaire » et à ses procédures. Mais une justice qui attend qu'un ministère français s'émeuve publiquement pour daigner produire un numéro d'autorisation et une date précise n'instruit pas un dossier : elle négocie une position. Et une négociation qui dure depuis plus d'un mois, sur le dos de trois hommes et de leurs familles, n'a plus grand-chose d'une procédure judiciaire.

Le régime de Lomé sait très bien ce qu'il fait. Il sait que Paris ne peut pas se permettre d'abandonner deux de ses ressortissants sans réagir, et il sait tout aussi bien qu'un fixeur togolais ne pèsera jamais le même poids diplomatique. C'est précisément cette différence de traitement qu'il exploite, avec le calme cynique d'un pouvoir habitué à transformer des vies humaines en variables d'ajustement. Tant qu'aucune charge précise ne sera formulée, ni pour les Français ni pour leur collaborateur, ce dossier restera ce qu'il est déjà : une prise d'otages déguisée en procédure pénale.

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