Lomé sous les eaux : quand le régime Gnassingbé regarde ailleurs pendant que la capitale se noie

 Chaque année, c'est la même hydre qui ressurgit. Chaque année, dès les premières pluies diluviennes de la saison, Lomé se transforme en lagune improvisée, ses boulevards en rivières, ses concessions en piscines de fortune. Et chaque année, le régime de Faure Gnassingbé se contente de communiqués de l'Agence nationale de la protection civile (ANPC) appelant à la « vigilance » et à la « prudence », comme si la prudence des citoyens pouvait remplacer des décennies de négligence en matière d'assainissement urbain. Cette année encore, le scénario s'est rejoué à l'identique, presque mot pour mot, presque rue pour rue.


Dans la nuit du dimanche 28 au lundi 29 juin 2026, des pluies torrentielles se sont abattues sur la capitale togolaise. Au petit matin, plusieurs artères stratégiques étaient devenues impraticables : le boulevard Eyadéma, face à l'ambassade des États-Unis, le boulevard du 30-Août, face au siège d'Amnesty International, ainsi que la rue Kara, à l'intersection de l'église baptiste. L'Agence nationale de la protection civile a confirmé que la circulation était sérieusement perturbée sur ces axes, contraignant des milliers d'habitants à improviser des itinéraires de fortune pour se rendre au travail. Mais derrière la sobriété administrative du communiqué se cache une réalité bien plus brutale, celle d'une ville qui sombre, encore et toujours, sous le poids de l'incurie.

Les quartiers les plus exposés sont connus de tous, à commencer par les autorités elles-mêmes. Adakpamé, Adamavo, Akodesséwa, Kodjoviakopé, Nyékonakpoé et Agoè-Nyivé figuraient une fois de plus parmi les zones à risque d'inondation signalées par les services compétents. Ces noms reviennent inlassablement, année après année, dans les bulletins d'alerte, sans qu'aucune politique structurelle ne soit jamais venue rompre cette fatalité programmée. La pluie a commencé dès l'aube du lundi, empêchant un grand nombre de travailleurs de rejoindre leur poste, paralysant de fait l'activité économique d'une capitale qui se targue pourtant, dans les discours officiels, d'être en marche vers l'émergence.


 Le bilan matériel, lui, s'alourdit d'heure en heure. Selon les médias locaux, les eaux ont envahi des centaines de concessions, contraignant plusieurs familles à fuir précipitamment leurs habitations, tandis que les fortes pluies ont provoqué une montée importante des eaux dans les infrastructures d'assainissement de la capitale. Du côté de la Direction de la sécurité routière, les automobilistes ont été invités à allumer leurs veilleuses même en plein jour, à éviter de traverser les zones inondées et à ne pas stationner sous les arbres ou près des structures fragiles, preuve s'il en fallait que l'État togolais préfère gérer les symptômes plutôt que d'attaquer les causes. Pathétique, ce réflexe administratif qui consiste à demander aux citoyens de s'adapter à l'incurie plutôt que d'exiger de l'État qu'il assume ses responsabilités

À l'intérieur du pays, la situation n'est guère plus reluisante. Dans la préfecture du Bas-Mono, en région maritime, les pluies tombées dans la nuit du 28 au 29 juin ont provoqué le débordement d'un ruisseau, inondant la voie au niveau de Kpoguédé. Aux alentours de ce village, des riverains ont rapporté des maisons envahies par l'eau, des cases endommagées et la place publique entièrement submergée. Plus grave encore pour l'accès aux soins : la voie reliant Amégran à Afagnan a été bloquée par les eaux, isolant notamment les malades devant se rendre à l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu, ainsi que les commerçants se dirigeant vers le marché d'Afagnan. Quand une route inondée sépare un malade de l'hôpital qui pourrait le sauver, on ne parle plus seulement d'inconfort climatique : on parle de défaillance d'État.

Ce phénomène n'a rien d'un accident isolé ni d'une fatalité météorologique imprévisible. Les experts et observateurs sont unanimes : c'est la conjonction d'une urbanisation anarchique, d'une occupation persistante des zones inondables et d'un réseau de drainage devenu obsolète qui a réduit, année après année, la capacité de Lomé à absorber des précipitations pourtant prévisibles. Les sources médiatiques pointent explicitement l'expansion démographique, l'urbanisation galopante, l'occupation des zones inondables et l'insuffisance chronique des réseaux de drainage comme facteurs aggravants de cette vulnérabilité structurelle. Voilà le diagnostic, posé noir sur blanc, depuis des années. Et pourtant, rien ne change.


 La saison 2026 s'annonçait pourtant sous de mauvais auspices, et le régime le savait. Les spécialistes prévoyaient depuis plusieurs mois une saison des pluies au-dessus des normales saisonnières, avec des cumuls excessifs attendus entre mars et juillet dans les régions côtières et méridionales du pays. Autrement dit : l'État togolais disposait d'alertes précoces, de données climatiques, de tout l'arsenal scientifique nécessaire pour anticiper. Au lieu de cela, on a préféré, comme toujours, gérer l'urgence a posteriori, multiplier les communiqués de prudence et renvoyer la responsabilité sur des citoyens sommés de « limiter leurs déplacements » et de « mettre leurs documents importants à l'abri ». Lire aussi : le naufrage répété d'une capitale sans plan d'urbanisme digne de ce nom. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : un problème vieux comme la République, jamais traité à la racine. Un article publié récemment sur le sujet rappelait que dès la première grosse pluie de la saison, des familles avaient déjà vu l'eau pénétrer dans leurs maisons, et posait la question qui dérange : faut-il enfin revoir l'architecture des quartiers périphériques de la capitale pour éviter que ce cauchemar ne se répète, encore et encore, chaque année ? La question, légitime, ne trouve aucune réponse du côté du ministère de l'Urbanisme, englué dans son inertie habituelle. Des solutions existent pourtant, identifiées depuis longtemps : évaluation rigoureuse des zones basses, relocalisation des populations les plus exposées vers des terrains sûrs, création de bassins de rétention et de tranchées d'écoulement permanentes, installation de zones tampons végétalisées, encouragement de la collecte des eaux de pluie. Mais entre le diagnostic et l'action, il y a un gouffre que le régime ne semble jamais pressé de combler.

Pendant que les Loméens pataugent, que les commerçants d'Afagnan voient leurs marchés coupés du monde et que les malades du Bas-Mono ne peuvent plus rejoindre l'hôpital, le pouvoir, lui, vaque à ses occupations habituelles. Il y a quelques jours à peine, le président du Conseil recevait à Lomé des dignitaires étrangers et présidait des séminaires gouvernementaux sur la « transformation économique et sociale du Togo », un thème qui sonne comme une ironie amère face à des quartiers entiers livrés chaque année aux eaux stagnantes. La communication officielle excelle dans la mise en scène de la stabilité et du développement, mais s'évapore curieusement dès qu'il s'agit d'assainissement, de drainage ou de protection civile structurelle.

Et que dire du silence assourdissant sur l'autre actualité qui aurait dû dominer les manchettes ces derniers jours ? Quelques jours seulement avant que Lomé ne sombre sous les eaux, la Cour de justice de la CEDEAO rendait public, le 25 juin 2026, un arrêt aux mots d'une gravité inédite. Saisie depuis avril 2024 par la Ligue togolaise des droits de l'homme et douze autres organisations et partis d'opposition, la juridiction régionale a qualifié sans détour la révision constitutionnelle togolaise de mars 2024 de « changement inconstitutionnel de gouvernement », au sens de l'article 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Un désaveu cinglant, prononcé après examen minutieux du « timing, du contenu et de l'effet escompté » de cette réforme taillée sur mesure pour maintenir Faure Gnassingbé au pouvoir, désormais affublé du costume de « président du Conseil » plutôt que de président de la République élu au suffrage universel direct.

L'arrêt ne mâche pas ses mots. Voici ce que dit la juridiction communautaire, dans une formule qui restera : « un changement inconstitutionnel de gouvernement ». Une sentence sans appel sur la nature véritable de cette Ve République illégitime, accouchée dans la précipitation par une Assemblée nationale godillot, adoptée par 89 voix sur 91 dans la nuit du 25 mars 2024. L'Alliance nationale pour le changement n'a d'ailleurs pas mâché ses mots non plus, qualifiant cette décision de « sévère désaveu politique, juridique et moral pour le pouvoir en place au Togo » et appelant à une véritable transition pour refonder les bases de la République.

Or, curieusement, cet arrêt accablant, rendu le 29 janvier 2026 mais tenu secret pendant cinq longs mois avant sa publication le 25 juin, n'a presque pas trouvé d'écho dans la communication gouvernementale. Subitement, c'est la pluie qui occupe le devant de la scène médiatique. Subitement, ce sont les communiqués de l'ANPC qui envahissent les réseaux sociaux officiels, reléguant au second plan ce désaveu juridique majeur d'une institution sous-régionale. Coïncidence de calendrier ou diversion savamment orchestrée ? Le doute, en tout cas, est permis, tant le régime togolais a développé, au fil des années, une véritable expertise dans l'art de noyer les scandales politiques sous des préoccupations conjoncturelles.

Car il faut le rappeler : cet arrêt de la CEDEAO ne dissout certes pas l'Assemblée nationale, ne suspend pas le gouvernement et ne restitue pas l'élection présidentielle directe au peuple togolais. La juridiction régionale ne dispose d'aucun mécanisme de police pour contraindre un État membre récalcitrant à exécuter ses décisions, et Lomé a, par le passé, déjà ignoré sans grande conséquence d'autres condamnations régionales. Mais le terrain juridique et diplomatique, lui, a changé. L'opposition togolaise, désormais réarmée par cette décision, dispose d'un argument de poids pour interpeller les partenaires internationaux du pays sur la nature réelle du pouvoir en place à Lomé.

Pendant ce temps, les vrais problèmes du quotidien togolais continuent de s'accumuler sans réponse structurelle : un système de drainage à bout de souffle, des familles déplacées chaque saison des pluies, un coût de la vie qui ne cesse de grimper avec l'augmentation des prix des produits de première nécessité et des produits pétroliers, une jeunesse qui continue de manifester son mécontentement face à un pouvoir jugé illégitime par une partie croissante de la population et désormais par une cour de justice régionale elle-même. Le régime, lui, communique sur la résilience climatique et la solidarité nationale, mais reste d'un mutisme calculé sur la solidité de ses propres fondations institutionnelles.

Il est révélateur de constater à quel point ce schéma se répète. Il est connu de tout Togolais qu'à chaque fois qu'un scandale éclabousse le pouvoir, les officines de communication du régime RPT-UNIR s'activent pour détourner l'attention publique vers des sujets plus consensuels, plus émotionnels, plus immédiats. Une inondation, aussi tragique soit-elle pour les familles qui la subissent, devient alors un exutoire commode, une occasion de afficher une compassion de façade à coups de communiqués de l'ANPC, pendant que les questions de fond — légitimité du pouvoir, respect du verdict de la justice régionale, refondation démocratique — restent soigneusement écartées du débat public officiel.

Lomé continuera de se noyer chaque année tant que le pouvoir continuera de privilégier la gestion de l'image à la gestion de l'eau, et la communication de crise à la justice institutionnelle. L'arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO restera, lui, gravé dans les annales : la Ve République togolaise est, aux yeux du droit communautaire ouest-africain, le fruit d'un changement inconstitutionnel de gouvernement. Aucune pluie, aussi diluvienne soit-elle, ne pourra laver cette tache. Et aucun communiqué de prudence ne pourra noyer, à terme, la vérité judiciaire qui vient d'être posée noir sur blanc par une juridiction régionale que le régime ne pourra pas ignorer indéfiniment.

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