Il existe une loi non écrite mais immuable de la vie politique togolaise : chaque fois que le pouvoir vacille sous le poids d'une décision de justice qui l'expose, une diversion surgit comme par miracle pour occuper l'opinion. L'hydre qui gouverne le pays depuis soixante ans n'a jamais eu besoin de beaucoup d'imagination pour cela. Cette semaine, le sujet choisi pour détourner le regard des Togolais n'est ni la pénurie d'électricité qui plonge Lomé dans le noir, ni les scandales financiers qui rongent l'État, mais une affaire de matchs de football prétendument truqués. Pathétique, mais terriblement révélateur.
Tout est parti d'un arrêt rendu le 29 janvier 2026 par la Cour de justice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, dont la publication intégrale n'a été connue du grand public que dans le courant du mois de juin. Saisie par la Ligue togolaise des droits de l'Homme et une douzaine d'autres parties, la juridiction communautaire a jugé que la révision constitutionnelle adoptée par l'Assemblée nationale togolaise le 25 mars 2024 constitue un « changement inconstitutionnel de gouvernement », un verdict qui délégitime la Vᵉ République taillée sur mesure en 2024 par des députés pour pérenniser Faure Gnassingbé au pouvoir. Les juges n'y sont pas allés par quatre chemins. Dans les motifs de leur décision, ils affirment sans détour que « la modification constitutionnelle adoptée nuitamment le 25 mars 2024, compte tenu de son timing, de son contenu et de son effet escompté, viole l'article 23.5 de la Charte africaine de la démocratie et constitue un changement inconstitutionnel de gouvernement ». Une phrase qui, à elle seule, résume tout ce que le peuple togolais dénonce depuis plus de deux ans
Pour comprendre la portée de cet arrêt, il faut revenir sur la nuit du 25 mars 2024. Ce soir-là, une Assemblée nationale dont le mandat avait pourtant expiré depuis le 31 décembre 2023 a voté, sans consultation populaire préalable, une réforme qui a fait basculer le Togo d'un régime semi-présidentiel à un régime parlementaire. Conséquence directe : le président de la République n'est plus élu au suffrage universel direct, et l'essentiel du pouvoir exécutif est désormais concentré entre les mains d'un président du Conseil des ministres, poste taillé sur mesure pour celui qui dirige le parti majoritaire. Le 3 mai 2025, Faure Gnassingbé a prêté serment dans cette nouvelle fonction, vingt ans tout juste après avoir hérité du pouvoir à la mort de son père, Gnassingbé Eyadéma, lui-même resté au pouvoir depuis 1967. Soixante ans de pouvoir familial, prolongés par une acrobatie constitutionnelle votée dans la précipitation. La Cour de la CEDEAO ne s'y est pas trompée.
Certes, cet arrêt n'a rien de contraignant. La juridiction communautaire n'a ni annulé la Constitution du 6 mai 2024, ni prononcé de sanction contre l'État togolais. Elle s'est contentée d'ordonner à Lomé de veiller à ce que toute réforme constitutionnelle future respecte les engagements internationaux du pays. Faure Gnassingbé demeure donc, pour l'instant, président du Conseil avec la plénitude de ses pouvoirs. Mais la portée symbolique et politique de la décision est immense, et le régime le sait parfaitement. Voilà pourquoi le silence du gouvernement togolais, qui n'a toujours pas réagi officiellement à cet arrêt, en dit aussi long que mille communiqués. C'est exactement la même stratégie de mutisme qu'il avait adoptée pendant toute la procédure judiciaire, lui qui n'avait même pas pris la peine de déposer un mémoire en défense devant la Cour.
Du côté de l'opposition, en revanche, on savoure. Dans une déclaration publiée le 21 juin 2026 à Lomé, l'Alliance nationale pour le changement a qualifié l'arrêt de la Cour de « sévère désaveu politique, juridique et moral pour le pouvoir en place au Togo », appelant à une transition politique pour refonder les bases de la République. D'autres voix de la société civile, comme celle du président de la Ligue togolaise des droits de l'Homme, Célestin Agbogan, estiment que la décision établit sans ambiguïté que la Constitution et les principes démocratiques ont été violés. Une victoire d'étape, disent certains élus de l'opposition. Une victoire fragile, car privée de tout mécanisme d'exécution, mais une victoire tout de même, qui réarme juridiquement et moralement ceux qui combattent ce régime depuis 2024.
C'est précisément à ce moment-là, alors que le débat national se concentre sur la légitimité même de Faure Gnassingbé, que surgit subitement une affaire de matchs truqués dans le championnat national de football. Quelle coïncidence. Le 25 juin 2026, soit quelques jours à peine après que l'arrêt de la CEDEAO a commencé à enflammer les réseaux sociaux et la presse togolaise, l'Assemblée nationale consacre une séance plénière entière de questions orales avec débat à ce dossier sportif. Les députés interpellent la ministre du Développement à la base, Mazamesso Assih, et le ministre délégué chargé des Sports, Abdul-Fahd Fofana, sur les suites données aux soupçons de manipulation de rencontres lors des deux dernières journées du championnat D1 Lonato. Le gouvernement, tout sourire, annonce la création imminente d'une commission d'enquête indépendante, en collaboration avec la Chambre de conciliation et d'arbitrage du Togo, pour faire toute la lumière sur cette histoire de ballon rond.
Qu'on se comprenne bien : personne ne nie que des soupçons sérieux pèsent sur certains acteurs du football togolais. La Commission de discipline de la Fédération togolaise de football avait déjà tranché, sanctionnant lourdement le technicien Théophile Bola et le président du FC Espoir de Zio, Toulassi Kokou, à l'issue d'une procédure contradictoire menée début juin. Le problème n'est pas que cette affaire existe. Le problème, c'est le timing, et c'est l'énergie soudaine, presque suspecte, que des institutions habituellement amorphes y consacrent. Comment expliquer que des députés, qui mettent des mois, voire des années, à se saisir de dossiers touchant directement à la vie des Togolais, se mobilisent en quelques jours à peine pour un feuilleton sportif déjà traité par les organes disciplinaires compétents de la fédération ? Convocations rapides, auditions organisées sans délai, volonté affichée de créer une commission spéciale : une réactivité que beaucoup de Togolais auraient aimé voir mise en branle sur d'autres questions autrement plus sensibles.
Car pendant que les élus du peuple s'agitent autour d'un trucage de match, le pays continue, lui, de s'enfoncer. Trois jours à peine après cette séance consacrée au football, c'est un autre dossier, autrement plus vital, qui revient sur le tapis : les coupures d'électricité à répétition. Le 26 juin 2026, le ministre délégué chargé de l'Énergie, Robert Koffi Messan Eklo, a été interpellé par les députés sur la recrudescence des délestages observés ces derniers mois, particulièrement à Lomé. Il a fini par reconnaître que ces perturbations résultaient d'une baisse des importations d'électricité en provenance du Ghana et du Nigeria, alors que la demande nationale atteint environ 360 mégawatts aux heures de pointe pour une production locale qui plafonne autour de 180 mégawatts. Autrement dit, le Togo ne produit même pas la moitié de ce dont il a besoin, et cela ne date pas d'hier. Combien de ménages plongés dans le noir, combien de petits commerces ruinés par ces coupures à répétition, combien d'années de gestion défaillante de la Compagnie énergie électrique du Togo, et il aura fallu attendre que l'actualité l'y oblige pour que l'Assemblée daigne s'en saisir avec un minimum de sérieux.
Et l'électricité n'est que l'arbre qui cache la forêt. Le Togo regorge de scandales financiers, de détournements de fonds publics et d'une corruption endémique qui plombent durablement l'économie nationale. Les auteurs de ces malversations sont, pour la plupart, connus de tous et continuent de circuler tranquillement dans les rues de Lomé, sans inquiétude particulière. L'Assemblée nationale, étrangement, ne semble jamais trouver le temps ni l'énergie de s'intéresser sérieusement à eux. Pas de commission d'enquête indépendante pour cela. Pas de séance plénière d'urgence. Pas de communiqué solennel du président de l'institution sur la nécessité de préserver la crédibilité des finances publiques. Le silence, encore et toujours le silence, dès qu'il s'agit de toucher aux intérêts du sérail.
C'est là que la diversion devient lisible comme un livre ouvert. Il est connu de tout Togolais qu'à chaque fois qu'un scandale éclabousse le régime ou que ce dernier se retrouve sous les feux d'une décision de justice qui expose ses manœuvres pour conserver le pouvoir, il invente un sujet de substitution pour occuper l'opinion nationale et internationale. Le moment est bien choisi pour le régime moribond, qui tente ainsi de faire oublier, ne serait-ce que quelques jours, la condamnation morale prononcée par la Cour de justice de la CEDEAO. Depuis 2024, le peuple togolais n'a cessé d'interpeller la communauté internationale sur le coup d'État constitutionnel opéré par Faure Gnassingbé pour se maintenir éternellement au pouvoir. Et voilà qu'aujourd'hui, alors que cette dénonciation reçoit enfin une forme de validation juridique régionale, le pays se retrouve à débattre publiquement de la suspension d'un entraîneur et d'un président de club amateur.
Cette manœuvre n'a d'ailleurs pas échappé à plusieurs observateurs de la scène politique togolaise, qui dénoncent une interférence politique flagrante du Parlement dans un dossier qui relevait jusque-là exclusivement des instances disciplinaires sportives. La fédération togolaise de football dispose en effet de ses propres organes de recours, encadrés par des règlements internationaux. L'empressement soudain de l'Assemblée à s'autosaisir d'un dossier déjà jugé en première instance, avant même l'épuisement des voies de recours internes, interroge légitimement sur les véritables motivations des élus. Surtout quand on sait combien de fois les députés de l'opposition ont interpellé le gouvernement sur des questions touchant à la gouvernance publique, à la corruption ou aux droits humains, sans jamais obtenir la moindre réponse diligente.
La diversion ne marche plus pour les Togolais conscients de l'état de déliquescence dans lequel se trouve le pays. Faure Gnassingbé est aujourd'hui illégitime, comme le confirme noir sur blanc la Cour de justice de la CEDEAO. On comprend dès lors pourquoi cet homme, au pouvoir depuis vingt et un ans sous une forme ou une autre, laissant le pays dans un état piteux malgré des décennies de promesses non tenues, préfère organiser des séances plénières sur un ballon de football plutôt que de s'attaquer frontalement aux véritables maux qui rongent le Togo : les coupures d'électricité à répétition, la corruption généralisée, la jeunesse sans perspective, et désormais une légitimité institutionnelle contestée jusque devant les juridictions régionales. Le débat continue de s'intensifier dans le pays, et la diaspora se mobilise. La contestation qui avait animé les Togolais en 2024 et 2025, après le vote de cette réforme constitutionnelle par des députés que beaucoup jugent eux-mêmes illégitimes, retrouve aujourd'hui un nouveau souffle. Et aucune commission d'enquête sur le football, aussi bruyamment annoncée soit-elle, n'y changera quoi que ce soit.