Date de publication : 4 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Un statut de réfugié, au Togo, ne vaut apparemment que ce que les autorités veulent bien lui accorder. Depuis douze mois, un homme en fait l'amère expérience derrière les murs de la prison civile de Ouidah, au Bénin, pendant que ceux qui lui avaient promis protection regardent ailleurs.
Le 10 juillet 2025, Hugues Comlan Sossoukpè, fondateur du média d'investigation béninois Olofofo, est arrêté dans sa chambre d'hôtel à Abidjan par des policiers ivoiriens. Il n'a rien fait qui justifie une arrestation : il participe officiellement, sur invitation du ministère ivoirien de la Transition numérique, à un forum technologique. En quelques heures, on le conduit au salon d'honneur de l'aéroport, réservé d'ordinaire aux hôtes de marque, avant de l'embarquer de force à bord d'un avion privé affrété pour Cotonou. Un an plus tard, aucun procès n'a eu lieu.
Réfugié politique à Lomé depuis 2019, statut officiellement reconnu en 2021 sous la protection de la Convention de Genève, Sossoukpè avait fui le Bénin après avoir dénoncé des dérives autour des élections législatives de 2019. Le Togo, en lui accordant l'asile, s'était engagé à ne jamais le livrer à un pays où sa sécurité serait menacée. Cet engagement n'a pesé strictement rien face à une opération transfrontalière montée en dehors de tout cadre légal.
À son arrivée à Cotonou, le journaliste est présenté à la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme, la CRIET, tristement connue pour être l'instrument judiciaire préféré du pouvoir béninois contre ses voix critiques. Quatre chefs d'accusation tombent : incitation à la rébellion, incitation à la haine et à la violence, harcèlement par voie électronique, apologie du terrorisme. Aucune date de procès. Isolement strict pendant sept mois. Visites familiales limitées seulement depuis janvier 2026.
Reporters sans frontières ne s'y est pas trompé. L'organisation a saisi la Cour de justice de la CEDEAO le 24 avril 2026, dénonçant les manquements du Bénin et de la Côte d'Ivoire. Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF, résume la situation sans détour : les deux journalistes visés dans ce dossier <cite index="9-1">croupissent injustement dans des geôles béninoises depuis près de neuf mois</cite>. Cette phrase datait d'avril. Aujourd'hui, on compte en années entières, pas en mois.
Ce qu'il faut bien voir, c'est que cette affaire n'est pas qu'un différend judiciaire entre Cotonou et Abidjan. Elle expose, en creux, la vacuité d'une protection togolaise censée être irrévocable. Le Togo a délivré à Sossoukpè un titre de voyage mentionnant explicitement son statut de réfugié. Ce document, censé le protéger partout où il voyage sur le continent, n'a servi à rien lorsque des officiers béninois l'ont cueilli dans un hôtel ivoirien. Où était la diplomatie togolaise pendant que son ressortissant protégé se faisait exfiltrer par avion privé ? Le silence des autorités togolaises, depuis un an, en dit long sur la valeur réelle qu'elles accordent à leurs propres engagements internationaux.
On nous parlera, comme toujours, de coopération judiciaire régionale, de lutte contre le terrorisme, de bonne entente entre États voisins. Ce sont les éternels éléments de langage qui permettent aux régimes de la sous-région de piétiner discrètement le droit d'asile sans jamais avoir de comptes à rendre. Pendant ce temps, un homme reste enfermé sans jugement, un an après une arrestation que même la présidence ivoirienne a jugée irrégulière selon plusieurs sources diplomatiques. Le torchon a brûlé entre Abidjan et Cotonou, dit-on. Mais Sossoukpè, lui, brûle toujours dans une cellule.
L'affaire Amoussou, avant celle-ci, aurait dû servir d'avertissement. Ce cyberactiviste béninois, également réfugié à Lomé, avait été enlevé en 2024 dans des circonstances similaires puis condamné à deux ans de prison. Deux précédents, un même mode opératoire, un même silence complice des autorités censées garantir la protection. Combien de réfugiés politiques faudra-t-il encore voir disparaître de Lomé pour que le Togo prenne au sérieux ses obligations envers ceux qu'il accueille ?
Un an de détention sans jugement, ce n'est pas un simple retard de procédure. C'est un homme qu'on a laissé tomber, deux fois : une première fois par ceux qui l'ont enlevé, une seconde par ceux qui devaient le protéger et n'ont rien fait. Le statut de réfugié, en Afrique de l'Ouest, ne protège plus personne dès lors qu'un accord discret entre chancelleries en décide autrement. Et tant que cela restera vrai, aucun exilé politique ne pourra dormir tranquille à Lomé.