04 juillet 2026 — Temps de lecture : 5 min
Il y a une règle non écrite dans la politique ouest-africaine : celui qui vous porte au pouvoir devient, tôt ou tard, celui dont il faut se débarrasser. Bassirou Diomaye Faye vient d'en administrer une nouvelle démonstration, et il ne s'en cache même plus.
Vendredi 3 juillet, au Palais de la République, avenue Roume à Dakar, le chef de l'État sénégalais a reçu 306 maires de la coalition Diomaye Président venus des 14 régions du pays, lors d'une audience qui a duré près de quatre heures. Au terme de cette rencontre, il a informé ses interlocuteurs de son intention de mettre en place une nouvelle formation politique. Une page se tourne. Celle du PASTEF, le parti qui l'a hissé au pouvoir en 2024, dont il fut pourtant l'un des cofondateurs en 2014, puis secrétaire général entre 2022 et 2024, avant d'en devenir président d'honneur une fois élu. Senego + 2
Il faut se souvenir d'où vient cette histoire pour comprendre où elle nous mène. Diomaye Faye et Ousmane Sonko formaient, il y a deux ans à peine, le tandem le plus solide de la scène politique sénégalaise. Depuis, le divorce a été consommé pièce par pièce : départ de Sonko de la Primature, puis élection à la présidence de l'Assemblée nationale, où il conserve une influence considérable grâce à la majorité parlementaire. Rien n'est resté du couple fondateur, sinon les rancunes qui s'étalent désormais au grand jour. SeneNews
Et voici l'ironie que personne ne semble vouloir souligner à voix haute. La réforme constitutionnelle adoptée le 29 juin par les députés prévoit notamment l'interdiction pour le président de la République de diriger simultanément un parti politique. Autrement dit : au moment même où le texte fondamental s'apprête à lui retirer ce droit, le président se dépêche de fonder sa propre formation. Un sprint contre la loi qu'il est censé incarner. Sonko, de son côté, estime que ce texte peut être promulgué directement en s'appuyant sur la jurisprudence existante, quand Diomaye Faye privilégie l'organisation d'un référendum. Deux hommes, deux calendriers, une seule certitude : aucun des deux ne joue sa carte pour le peuple.
Pour bâtir cette nouvelle écurie, le président a confié les manettes à Aminata Touré, chargée de mettre sur pied un comité de réflexion pour définir rapidement les fondements du futur parti. La formule choisie se veut habile : contrairement au schéma classique de fusion-absorption qui a fait le PASTEF, une source proche des discussions assure que tout le monde sera membre fondateur. Une façon élégante de dire que la porte est grande ouverte, y compris pour les transhumants de dernière heure qui n'ont jamais cru en rien d'autre qu'en leur propre carrière. SenegoGuineematin
Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Pas d'un projet de société, pas d'une nouvelle vision pour un Sénégal en tension sociale et budgétaire. D'un outil de ralliement, taillé pour absorber les élus en quête de réélection et les partis alliés en quête de portefeuilles. Le communiqué de la coalition évoque pudiquement une « unité organique » à construire autour du chef de l'État. On appelle généralement cela, plus simplement, consolider son pouvoir avant que les électeurs n'aient leur mot à dire.
Pendant que les éditorialistes disséquent les états d'âme de deux hommes qui se disputent l'héritage d'une révolution électorale vieille de deux ans à peine, le Sénégal continue d'attendre. Il attend une date pour le référendum constitutionnel. Il attend de savoir si la Fédération sénégalaise de football sera dissoute après l'humiliante sortie des Lions. Il attend des réponses sur les inondations qui frappent chaque saison des pluies. Rien de tout cela n'a occupé quatre heures d'audience présidentielle. La survie politique, elle, a trouvé son créneau.
Le PASTEF, de son côté, n'a pas attendu longtemps pour répliquer. Dès décembre 2025, la direction du parti avait mis en garde contre toute tentative de scission, réaffirmant Sonko comme leader unique, et le congrès du 6 juin dernier a investi Sonko candidat pour la présidentielle de 2029. Le message était clair. Diomaye Faye vient d'y répondre à sa manière : en tournant définitivement le dos à la maison qui l'a construit.
Reste une question que la classe politique sénégalaise préfère éluder. Un parti fondé sur la logique du ralliement, drapé dans le vocabulaire de l'unité, mais né d'une rupture et taillé pour contourner une interdiction constitutionnelle à peine votée, peut-il honnêtement se prévaloir d'incarner autre chose qu'une stratégie de survie ? Le peuple sénégalais, lui, n'a pas eu son mot à dire dans cette affaire. Il aura, en revanche, le dernier, dans les urnes.