Lomé, 6 août 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Au Togo, on ne discute pas avec ceux qui dérangent. On les fait disparaître, on les enferme, et on attend que le silence fasse le reste. C'est ce silence-là que Marguerite Gnakadé a décidé de briser à sa manière, la seule qui lui reste : en refusant de manger.
Depuis le 27 juillet 2026, l'ancienne ministre des Armées ne s'alimente plus. Séquestrée dans la dépendance d'une villa aux abords de Lomé 2, sous surveillance militaire constante, elle vit une détention que même ses geôliers peinent à qualifier autrement que d'inhumaine : sortie de cellule interdite, visites réduites à un seul de ses fils chargé de lui apporter à manger, éléments de première nécessité systématiquement refusés. Des médecins ont bien été envoyés sur place. Non pas pour la soigner, mais pour la convaincre d'arrêter sa grève. Elle a refusé.
Il faut revenir un an en arrière pour comprendre ce qu'on cherche à faire taire. Le 30 août 2025, alors que Lomé s'embrase sous les manifestations d'une jeunesse à bout, excédée par la vie chère et par la réforme constitutionnelle qui a fait basculer le pays vers un régime parlementaire taillé sur mesure, Marguerite Gnakadé descend dans la rue. Première femme à avoir dirigé le ministère des Armées, de 2020 à 2022, elle s'était depuis mai 2025 muée en critique publique et assumée de la gouvernance de Faure Gnassingbé, allant jusqu'à l'appeler à quitter le pouvoir. Le 17 septembre 2025, des militaires cagoulés encerclent son domicile de Tokoin Solidarité, défoncent le portail et l'emmènent. Elle est placée sous mandat de dépôt deux jours plus tard. Depuis, plus rien : ni procès, ni preuves rendues publiques, ni explication.
Lire aussi : Togo 2026 — Cour de la CEDEAO, boycott du CPC : l'opposition reprend l'initiative face à Faure Gnassingbé
Onze mois plus tard, c'est justement ce vide que Mme Gnakadé cherche à combler par sa grève : elle réclame qu'on lui montre enfin les preuves des accusations qui la maintiennent enfermée. Le Front Touche Pas A Ma Constitution, qui avait dénoncé dès le premier jour une opération menée « sans mandat par les forces de sécurité encagoulées », qualifiait déjà cette arrestation d'« abus de pouvoir caractéristique des pratiques rétrogrades du régime ». Un an après, le constat n'a pas vieilli d'un jour. Il s'est simplement aggravé, une femme de 64 ans en moins bonne santé pour seule variable.
On voudra nous expliquer que la justice togolaise suit son cours, que la détention provisoire est une procédure normale, que rien n'indique de mauvais traitements avérés. Mais que dire d'un dossier qui, un an après l'arrestation, n'a toujours produit aucune preuve consultable, aucune audience publique, aucune date de procès ? Que dire d'une ancienne ministre, belle-sœur du chef de l'État lui-même, à qui l'appareil sécuritaire n'accorde pas davantage d'égards qu'à n'importe quel opposant anonyme jeté dans une cellule improvisée ? Le régime aime comparer son traitement des détenus politiques à des actes de clémence occasionnels, comme la grâce accordée fin décembre 2025 à Kpatcha Gnassingbé après seize années d'enfermement. Mais une grâce présidentielle, sélective et tardive, n'efface pas le principe : ici, on détient d'abord, on juge peut-être, un jour, si l'on veut bien.
Lire aussi : Togo : Savi de Tové, président d'apparat, locataire encombrant de son propre Palais
Pendant ce temps, les organisations de défense des droits humains s'époumonent. Elles réclament un accès aux soins, la fin de ce qu'elles appellent des « formes de tortures morales et psychologiques », la libération pure et simple. Le pouvoir, lui, envoie des médecins négocier l'arrêt d'une grève plutôt que de répondre à la question qui la motive. Réclamer des preuves n'est pourtant pas une exigence révolutionnaire. C'est le minimum syndical d'un État qui prétend fonctionner sous l'empire du droit.
Une femme de 64 ans dépérit volontairement dans une villa transformée en prison, faute d'avoir obtenu ce que n'importe quel justiciable devrait recevoir sans avoir à le mendier : la preuve de ce qu'on lui reproche. Tant que ce silence tiendra lieu de réponse, la grève de la faim de Marguerite Gnakadé restera ce qu'elle est déjà devenue, malgré elle : le procès que le régime refuse de lui faire.