Lomé, 12 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 7 minutes
Depuis deux ans, on nous répète la même chanson. L'opposition togolaise crierait dans le vide, incapable de peser, condamnée à l'indignation stérile pendant que le pouvoir avance ses pions. Il a fallu une décision de justice venue de l'extérieur pour rappeler que cette opposition, aussi fragmentée soit-elle, n'avait peut-être pas tort depuis le début.
Le 30 juin, la Dynamique pour la Majorité du Peuple (DMP) a claqué la porte de la deuxième session du Cadre permanent de concertation (CPC), qui s'est tenue à Lomé du 30 juin au 3 juillet. Dans son communiqué du 29 juin, la coalition qualifie l'invitation reçue de simulacre et refuse de s'y associer. L'Alliance nationale pour le changement (ANC) de Jean-Pierre Fabre a suivi le mouvement le même jour, invoquant les mêmes motifs. Deux poids lourds de l'opposition, un seul message : plus question de servir de caution à une mise en scène.
Pour comprendre ce sursaut, il faut remonter au 29 janvier 2026. Ce jour-là, la Cour de justice de la CEDEAO a tranché dans l'affaire opposant la Ligue Togolaise des Droits de l'Homme et douze autres requérants à l'État togolais. Le verdict, rendu public seulement en juin, qualifie la révision constitutionnelle de mars 2024 — celle qui a fait basculer le pays vers un régime parlementaire taillé sur mesure — de changement inconstitutionnel de gouvernement, en violation de la Charte africaine de la démocratie. Un texte adopté par une Assemblée nationale dont le mandat avait pourtant expiré depuis le 31 décembre 2023. On appelle ça comment, sinon un tour de passe-passe institutionnel ?
Le CPC, lui, a continué sa petite cérémonie sans se départir de son sérieux habituel. Son président, Maître Tchassona Traoré, a salué un dialogue mené « dans un climat d'écoute, de respect mutuel ». Le ministre Awate Hodabalo a rappelé que tout cela s'inscrit dans la vision du pouvoir : « Rassembler, Protéger, Transformer ». Rassembler qui, au juste, quand les deux principales forces d'opposition tournent le dos à la table ? La session s'est achevée sur une décision qui, pour une fois, sort de la routine : convoquer le ministre de la Justice pour qu'il vienne s'expliquer sur la portée de l'arrêt de la CEDEAO. Même le pouvoir, visiblement, ne sait plus comment faire semblant de l'ignorer.
Car c'est bien là que le bât blesse. L'arrêt de la CEDEAO n'annule rien, ne sanctionne personne, et le rappellent d'ailleurs avec une prudence de circonstance ceux qui le commentent au sein du régime. La Cour s'est contentée d'ordonner que les réformes futures respectent les engagements internationaux du Togo. Pas de quoi renverser la Ve République du jour au lendemain. Mais dans un pays où chaque contestation institutionnelle se heurte jusqu'ici au mur du silence, une juridiction communautaire qui pose noir sur blanc le mot « inconstitutionnel » change la donne du rapport de force. La DMP ne s'y trompe pas et résume l'esprit de son refus en une phrase : « On ne soigne pas une crise institutionnelle avec un ordre du jour administratif. »
Pendant ce temps, la Dynamique Monseigneur Kpodzro annonce une double offensive judiciaire et spirituelle, en soutien à la saisine portée par la LTDH pour explorer les recours nationaux et internationaux. Le mouvement Freedom Togo–MLN, de son côté, a salué l'arrêt dans un communiqué du 1er juillet et appelé à une mobilisation renforcée des partis, des syndicats, des étudiants et de la société civile. Ce que l'on nous vend comme un simple dossier juridique technique devient, sur le terrain, un point de ralliement pour une opposition qui, il y a encore quelques mois, semblait résignée à l'impuissance.
Lire aussi : Togo : pendant que Faure Gnassingbé négocie la paix au Moyen-Orient, Lomé se noie sous ses propres eaux
Les revendications, elles, n'ont pas changé d'un iota : libération des prisonniers politiques, abandon de la Ve République, départ de Faure Gnassingbé, amélioration concrète des conditions de vie d'une population qui, elle, ne siège dans aucun cadre de concertation. Ce ne sont pas des nouveautés. Ce qui l'est, en revanche, c'est le socle juridique désormais disponible pour les porter.
Reste une question, et elle est de taille : une décision non contraignante suffira-t-elle à faire vaciller un pouvoir qui a démontré, réforme après réforme, sa capacité à digérer les remous ? Rien n'est moins sûr. Mais pour la première fois depuis longtemps, l'opposition togolaise ne parle plus seule. Elle a trouvé, dans le prétoire d'Abuja, l'écho qui lui manquait à Lomé. Et ça, le régime ne peut plus vraiment prétendre ne pas l'entendre.