Lomé, 10 juillet 2026 — Temps de lecture estimée : 7 minutes
Il y a une chose que le pouvoir togolais sait faire mieux que gouverner : se réinventer en paroles. Chaque tournant institutionnel, chaque anniversaire de la République, chaque vœu de nouvelle année est l'occasion d'une promesse solennelle de rupture. Une "nouvelle ère" est annoncée presque chaque trimestre depuis 2024. Le contenu, lui, ne change jamais.
C'est sous ce triptyque devenu slogan, "protéger, rassembler, transformer", que Faure Gnassingbé a de nouveau vanté, devant le Congrès puis dans son adresse à la Nation, un "changement profond de culture politique" fondé sur la redevabilité et la transparence. Il y promettait une "culture politique nouvelle", faite de dialogue apaisé et de respect de l'opposition. Le Président du Conseil y voyait l'aboutissement d'une transition vers un régime parlementaire "moderne, apaisé et équilibré".
Le problème, c'est que cette même transition vient d'être qualifiée, par la juridiction régionale la plus haute en la matière, de manœuvre pour se maintenir au pouvoir. La Cour de justice de la CEDEAO, saisie par la Ligue togolaise des droits de l'Homme et une douzaine de partis et organisations, a rendu le 29 janvier 2026 un arrêt resté confidentiel pendant cinq mois avant sa publication le 25 juin. Sa conclusion ne laisse guère de place à l'interprétation diplomatique que le régime aimerait lui donner.
Pour comprendre l'ampleur du désaveu, il faut revenir à la nuit du 25 mars 2024, lorsque l'Assemblée nationale togolaise, dominée par le parti au pouvoir et dont le mandat avait pourtant expiré, a voté une révision constitutionnelle supprimant l'élection présidentielle au suffrage universel direct. Cette bascule a permis à Faure Gnassingbé, chef de l'État depuis 2005, de devenir Président du Conseil des ministres — poste concentrant l'essentiel du pouvoir exécutif — tandis qu'un président de la République désormais honorifique, Jean-Lucien Savi de Tové, hérite des voyages protocolaires et des audiences d'ambassadeurs.
Les juges de la CEDEAO n'ont pas eu besoin de longs détours pour nommer les choses. Ils ont examiné le calendrier, le contenu et l'objectif réel de la réforme avant de conclure qu'elle constitue « un changement inconstitutionnel de gouvernement » au sens de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Une révision taillée sur mesure pour un homme, votée par une assemblée qui n'aurait déjà plus dû siéger. Voilà ce que la nouvelle "culture politique" du régime avait pour fondation.
Le régime n'a pas jugé utile de répondre. Il n'avait déjà pas déposé de mémoire en défense devant la Cour, malgré une notification régulière. Et depuis la publication de l'arrêt, le silence officiel se prolonge, pendant que les partis d'opposition — DMP, ANC, ADDI — désertent le Cadre Permanent de Concertation, ce dialogue que Jean-Pierre Fabre qualifie de "façade de concertation démocratique" servant à cautionner des décisions déjà prises. On promet la transparence à la tribune ; on boude la seule instance où elle pourrait s'exercer.
Rassembler, disait le discours, c'est aussi la libération des prisonniers en signe de bonne foi. Un an après les contestations de 2025 contre la révision constitutionnelle, plus d'une centaine de Togolais, selon le front "Touche pas à ma Constitution", restent derrière les barreaux pour avoir réclamé le rétablissement de l'ordre constitutionnel que la CEDEAO vient, six mois plus tard, de leur donner raison de contester. La grâce promise à la nation le 30 décembre se heurte, en juillet, à une réalité carcérale que le pouvoir préfère ne pas commenter.
Pendant ce temps, la "transformation" vantée dans les discours se heurte, elle, à la première pluie venue. Les routes annoncées comme des chantiers de modernisation se transforment en fleuves urbains dès la saison pluvieuse, laissant des familles entières sinistrées dans le Grand Lomé et la région Maritime.
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Et quand un scandale ou une décision de justice embarrasse le pouvoir, la méthode reste identique depuis des années : détourner l'attention. La dernière trouvaille en date, une enquête parlementaire sur un match de football truqué, est arrivée avec un timing qui n'a échappé à personne, tant elle coïncide avec la publication de l'arrêt de la CEDEAO.
Une nouvelle culture politique ne se décrète pas depuis un pupitre. Elle se mesure aux actes : aux prisonniers qu'on libère réellement, au dialogue qu'on ne fuit pas, aux routes qui tiennent sous la pluie, à la réponse qu'on donne — ou pas — à une juridiction régionale qui vient de dire, noir sur blanc, que la Ve République togolaise repose sur un coup de force institutionnel. Sur ce terrain-là, le régime n'a encore rien changé du tout.