Lomé, 8 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Il y a des routes qui ne demandent jamais rien. Elles tiennent, elles servent, on les oublie. La Nationale 34 n'est pas de celles-là. Depuis plus de dix ans, elle ne cesse de rappeler au pays qu'elle existe, généralement au pire moment, généralement après une pluie.
Les 28 et 29 juin 2026, des trombes d'eau se sont abattues sur le Grand Lomé et la région Maritime. Le bilan gouvernemental fait état de cinq morts, dont un enfant de quatre ans emporté à Adidogomé. Deux ouvrages ont particulièrement souffert : les ponts de Boko, sur la rivière Adjorogou dans la préfecture de Vo, et d'Anfoin, dans la préfecture des Lacs. Les deux se trouvent sur la RN34, l'axe Lomé-Vogan-Anfoin. Les autorités ont dû interdire la circulation aux véhicules légers, aux poids lourds et aux transports en commun, imposant un détour improbable par Vogan, Agnrokopé et Glidji avant de rejoindre Anfoin.
Un détour pour rejoindre un point situé à quelques kilomètres. Voilà où en est, en 2026, une route censée « fluidifier le transport des biens et des personnes » entre la capitale et la Côte-Est.
Pour comprendre l'ampleur du ridicule, il faut remonter à janvier 2014. Les travaux de réhabilitation de cette route de 61 kilomètres sont alors lancés pour une durée annoncée de dix-huit mois. L'entreprise togolaise CECO Group empoche 26 milliards de FCFA sur un marché initial de 37 milliards, puis abandonne le chantier, incapable d'en assumer l'ampleur. Le ministre des Infrastructures de l'époque, Ninsao Gnofam, avait alors promis aux députés que le projet « ira bien à son terme ». Sept ans plus tard, en juillet 2021, la réception provisoire des travaux est enfin annoncée, cette fois-ci confiée à l'entreprise chinoise China Road and Bridge Corporation, payée 31 milliards de FCFA supplémentaires pour finir le travail à sa manière, quitte à modifier le tracé et réduire la largeur de la chaussée par endroits.
Facture finale : près de 60 milliards de FCFA, presque le double du budget initial, pour un ouvrage qui, à ce jour, n'a toujours pas fait l'objet d'une réception officielle définitive. Moins de cinq ans après la fin des travaux, des opérations de replâtrage étaient déjà nécessaires entre Avéta et Kpomé. Les ponts emportés en juin 2026 avaient eux-mêmes déjà été refaits plus d'une fois.
Face à la Cheffe du gouvernement Victoire Tomégah-Dogbé, venue constater l'avancement du chantier en 2020, la reconnaissance officielle avait pourtant été formulée sans détour : « C'est un projet qui avait connu d'énormes difficultés », avait-elle concédé. Une manière élégante de qualifier un scandale d'État qui n'a, à ce jour, jamais été élucidé.
Une décennie plus tard, le scénario se répète à l'identique. Une délégation ministérielle conduite par le ministre de l'Aménagement du territoire, Sévon-Tépé Kodjo Adedze, accompagné du ministre de la Santé et du ministre délégué aux Travaux publics, a défilé à Vogan, Adjodogou, Anfoin, Amégnran et Tsévié pour constater les dégâts. Toujours les mêmes visites de terrain. Toujours les mêmes promesses de rétablir la circulation « dans les meilleurs délais ». Jamais de bilan sur les 60 milliards déjà engloutis, ni d'explication sur la raison pour laquelle des ouvrages financés à prix d'or cèdent à la première saison des pluies un peu sérieuse.
Car c'est bien là que se niche la vraie escroquerie. On peut regretter des pluies « d'une ampleur inédite », comme l'affirme le gouvernement. On ne peut pas décemment invoquer le climat pour excuser des ponts qui s'effondrent quand ils ont été conçus, financés et réceptionnés — même provisoirement — pour résister précisément à ce genre d'épisode. Une route qui coûte 60 milliards de FCFA et qui redevient impraticable tous les quelques mois n'est pas victime de la pluie. Elle est victime de la gouvernance qui l'a construite.
La pluie, elle, reste par nature imprévisible. Mais que ces deux ponts précis cèdent un jour, ça, tout observateur du dossier pouvait l'annoncer depuis des années. Il suffisait de regarder l'historique du chantier pour savoir que le jour où la pluie taperait fort, la RN34 plierait. Pendant que Lomé compte encore ses inondés, comme le rappelait récemment
les usagers de Vogan et d'Anfoin, eux, comptent leurs détours. Le pouvoir togolais a l'habitude de multiplier les tournées diplomatiques pendant que les infrastructures du pays s'effondrent littéralement. On l'a vu récemment avec
Lire aussi : Togo-Tchad : Faure Gnassingbé soigne sa diplomatie pendant que Lomé compte encore ses inondés, et avec Le schéma est constant : vitrine à l'international, rafistolage à la maison.Douze ans après le premier coup de pioche, la Nationale 34 n'a toujours pas de statut définitif. Ni réceptionnée, ni fiable, ni digne des sommes englouties. Seulement provisoire, comme la plupart des promesses faites à ce pays.