Lomé, 6 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes Catégorie : Politique
Il y a une scène qui se répète à Lomé depuis 2023, presque à l'identique. Un salon feutré, des drapeaux alignés, des ministres venus du Golfe ou d'ailleurs, et au centre, égal à lui-même, Faure Gnassingbé qui explique au monde comment l'Afrique doit désormais faire entendre sa voix. Pendant ce temps, dans les quartiers qui bordent le Palais des Congrès, l'eau continue de monter.
Le 3 juillet dernier, une vingtaine de délégations africaines et des représentants du Golfe se sont retrouvés dans la capitale togolaise pour une conférence ministérielle extraordinaire de l'Alliance Politique Africaine, consacrée aux répercussions de la crise au Moyen-Orient sur le continent. Présidée par le président du Conseil togolais, en présence du président sierra-léonais Julius Maada Bio, actuel président en exercice de la CEDEAO, la rencontre s'est conclue par l'adoption d'une déclaration finale appelant à une riposte africaine concertée face aux ondes de choc économiques et sécuritaires venues du Proche-Orient.
L'Alliance Politique Africaine n'est pas née de nulle part. Lancée à Lomé en 2023 à l'initiative du Togo, elle s'est donné pour mandat de permettre aux États membres de partager leurs analyses sur les grands dossiers stratégiques du continent. Trois ans plus tard, la formule reste la même : un forum, un thème ambitieux, une déclaration solennelle, et la promesse, toujours reportée, de transformer les mots en actes concrets.
Lire aussi : Togo : quand d'anciens galonnés jurent fidélité à un homme plutôt qu'à la République
Sur le fond, personne ne conteste que la flambée des prix de l'énergie, la hausse des coûts de fret ou l'instabilité des détroits d'Ormuz et de Bab-el-Mandeb concernent directement les économies africaines les moins diversifiées. Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, l'a résumé sans détour dans une tribune publiée avant la conférence : « Le continent doit cesser de subir les crises mondiales en silence. » Le président sierra-léonais, de son côté, a insisté sur l'autonomie de jugement du continent : « Seule l'Afrique peut définir son propre avenir. »
Le problème n'est pas dans le diagnostic. Il est dans la mise en scène. Car ce même régime qui se pose en architecte de la résilience africaine face aux chocs venus d'ailleurs peine, année après année, à protéger ses propres citoyens des chocs qui viennent d'en haut, du ciel togolais lui-même. Fin juin, des pluies torrentielles se sont abattues sur le Grand Lomé et sur la région Maritime, provoquant des inondations meurtrières à Adidogomé, à Gbossimé, à Dagbati, où plusieurs personnes ont péri noyées, dont un enfant de quatre ans. Des ponts ont menacé de céder, des routes entières sont devenues impraticables, des familles ont tout perdu.
Lire aussi : Lomé sous les eaux : quand le régime Gnassingbé regarde ailleurs pendant que la capitale se noie
Ce sont les mêmes quartiers, les mêmes causes, les mêmes drames que ceux dénoncés depuis des années par les riverains de Bè, d'Akodessewa ou d'Agoè-Nyivé. Un réseau d'assainissement obsolète, un système de drainage insuffisant pour absorber des pluies devenues plus intenses avec le dérèglement climatique, des chantiers de canalisation lancés à grand renfort de communication et jamais achevés. Le contraste est brutal : d'un côté, un chef d'État qui dissertait sur la résilience africaine face aux crises importées ; de l'autre, des citoyens togolais abandonnés face à une crise domestique, prévisible, documentée, et pourtant jamais résolue.
Lire aussi : Togo : Pendant que la CEDEAO accable Faure Gnassingbé, l'Assemblée nationale s'emballe pour un ballon de football
Et c'est bien là que la diplomatie togolaise trouve sa vraie fonction : détourner le regard. Pendant que la presse internationale relaie les images d'un sommet africain uni face au Moyen-Orient, personne ne demande à Faure Gnassingbé pourquoi le Réseau d'assainissement par intercepteurs, lancé en grande pompe en 2025, n'a toujours pas empêché la capitale de se transformer en marécage à la première grosse pluie. Personne ne l'interroge sur le nombre exact de morts, de déplacés, de maisons englouties, un chiffre que les autorités togolaises, comme souvent, se gardent bien de consolider et de publier.
L'Afrique a raison d'exiger que ses intérêts soient pris en compte dans les grandes négociations mondiales. Mais un régime qui prétend porter la voix du continent ferait bien de commencer par entendre celle de son propre peuple, noyé, littéralement, dans l'indifférence de son sommet de l'État.