Togo : quand d'anciens galonnés jurent fidélité à un homme plutôt qu'à la République

3 juillet 2026 — Temps de lecture : 5 min

Au Togo, il y a une scène qui revient, encore et toujours : des hommes en uniforme, des grades sur la poitrine, qui viennent rappeler au peuple à qui appartient réellement le pouvoir. Cette fois, ce ne sont pas des soldats en service. Ce sont des retraités. Et ce qu'ils ont dit dépasse largement le simple hommage.

Autour du 6 juin, jour anniversaire de Faure Gnassingbé, une vidéo a commencé à circuler sur les réseaux sociaux togolais. On y voit d'anciens membres des forces de défense et de sécurité, en tenue, insignes et grades bien visibles, prononcer un serment d'allégeance personnelle au président du Conseil. Le vocabulaire employé n'a rien de protocolaire : « vos ennemis sont nos ennemis », « notre champion », l'engagement à combattre « jusqu'à la dernière goutte ». Des mots de guerre, adressés non pas à une puissance étrangère, mais implicitement à une partie du peuple togolais lui-même.

Pour comprendre la gravité du moment, il faut se rappeler où en est le pays. Depuis la révision constitutionnelle de 2024, imposée sans référendum et sans réel débat national, le Togo a basculé dans une Ve République taillée sur mesure. Faure Gnassingbé n'est officiellement plus « président de la République » depuis mai 2025 ; il est devenu président du Conseil des ministres, fonction sans limite de mandat, désormais le véritable centre du pouvoir exécutif. Un habillage institutionnel, un tour de passe-passe juridique, pour que rien ne change vraiment. Vingt ans après avoir hérité du pouvoir de son père dans le sang, la famille Gnassingbé continue de régner, quel que soit le nom donné à la fonction.

C'est dans ce contexte que la mise en scène des militaires retraités prend tout son sens. Il ne s'agit pas d'un dérapage isolé, mais d'un signal. Le premier à avoir tiré la sonnette d'alarme est Nathaniel Olympio, responsable du front « Touche Pas à Ma Constitution », qui s'est demandé publiquement le 15 juin si la jeunesse togolaise était devenue « l'ennemi à abattre ». Sur les réseaux sociaux, il a posé la question qui dérange : qui autorise d'anciens hommes en armes à tenir un tel discours ? Le chef d'état-major ? Le ministre des Armées ? Silence.

La députée Brigitte Kafui Adjamagbo-Johnson, figure de la Dynamique pour la Majorité du Peuple, a décidé de porter l'affaire sur le terrain institutionnel. Le 16 juin, elle a adressé une question orale au gouvernement par l'intermédiaire du président de l'Assemblée nationale. Dans un communiqué publié deux jours plus tard, elle a posé les termes exacts du problème : <cite index="16-1">sa démarche parlementaire s'inscrit dans la mission de contrôle de l'action gouvernementale dévolue aux élus du peuple, et vise à obtenir des clarifications sur le fait que d'anciens agents des forces de défense et de sécurité aient tenu publiquement, sur les réseaux sociaux, des propos qui suscitent des inquiétudes quant au respect du principe de neutralité républicaine qui s'impose à eux.</cite> Pour elle, la retraite ne libère personne de cette obligation.

Voilà le vrai sujet, celui qu'on voudrait voir disparaître derrière les éloges de fidélité et les grandes phrases sur l'amour de la patrie. Un régime qui a besoin que d'anciens porteurs d'armes viennent publiquement désigner une partie de la population comme un camp à combattre n'est pas un régime serein. C'est un régime qui entretient la confusion entre l'État et un homme, entre l'armée et un clan. Et le silence des autorités, plus d'un mois après les faits, en dit long. Aucune clarification du ministère des Armées, aucune sortie de l'état-major pour rappeler la neutralité qui devrait s'imposer à tous ceux qui ont porté l'uniforme de la nation, retraités ou non.

Ce qu'on veut nous faire oublier pendant que la polémique enfle sur les réseaux, c'est que ce climat de loyauté personnelle armée intervient à peine quelques semaines après que la Cour de justice de la CEDEAO a jugé illégale la révision constitutionnelle de 2024. Une victoire d'étape pour l'opposition togolaise, vite suivie d'un silence assourdissant du pouvoir, qui n'a même pas pris la peine de se défendre devant la juridiction sous-régionale. Le mépris affiché envers les institutions communautaires trouve ici un écho troublant : pourquoi discuter avec des juges quand on peut compter sur des hommes prêts à « combattre jusqu'au dernier souffle » ?

Ces anciens soldats ont, certes, le droit citoyen d'exprimer une opinion politique. Mais quand ce droit se transforme en serment guerrier envers un seul homme, désignant implicitement une partie du peuple togolais comme ennemie, on ne parle plus de liberté d'expression. On parle d'intimidation en uniforme. Et un pouvoir qui laisse faire, qui ne condamne pas, qui ne clarifie rien, n'est pas un pouvoir neutre. Il est complice.

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