Scoutisme au Togo : la citoyenneté que l'État n'arrive pas à enseigner

4 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes


Il y a une vérité que personne ne dit assez fort : au Togo, l'éducation à la citoyenneté ne se fabrique plus dans les manuels de l'État. Elle se fabrique sous une tente, autour d'un feu de camp, dans la sueur d'un chantier communautaire organisé par des bénévoles en foulard. Pendant que l'appareil éducatif tâtonne, ce sont les mouvements scouts qui, sur le terrain, font le travail que la République promet depuis des décennies sans jamais vraiment le tenir.

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Le symbole est encore frais. Du 16 au 23 août 2025, la ville d'Adéta, dans la préfecture de Kpélé, est devenue le cœur battant du scoutisme togolais. Plus de 400 scouts venus de toutes les régions du pays, et même du Mali, s'y sont réunis pour le Camp Scout National N'TIFAFA 2025, un rassemblement pensé comme un espace d'apprentissage, de service et d'engagement citoyen, où il s'agissait de donner à la jeunesse les outils nécessaires pour rejeter la violence, refuser les discours de haine et choisir le dialogue, le respect et la fraternité. Le chef du camp, le Commissaire Djéri Esso, a posé sans détour l'ambition du rassemblement : former et éduquer les jeunes par la méthode scoute afin de renforcer leur citoyenneté. Une phrase simple. Une phrase qui, à elle seule, en dit long sur ce que l'État aurait dû accomplir depuis longtemps.

Le scoutisme n'est pourtant pas un phénomène nouveau au Togo. L'Association Scoute du Togo a intégré l'Organisation mondiale du mouvement scout le 16 juillet 1977, après avoir traversé les organisations scoutes d'Afrique occidentale française dès la fin des années 1950. Elle revendique aujourd'hui 9 727 membres. Presque cinquante ans d'existence, presque dix mille jeunes encadrés, et pourtant ce travail reste largement invisible dans le débat public, relégué au rang de curiosité folklorique alors qu'il constitue, de fait, l'un des seuls dispositifs structurés de formation civique du pays.

Car pendant que les scouts arpentent le pays pour transmettre discipline, solidarité et sens du service, l'appareil d'État avance à un rythme qui frise l'indécence. Le fameux Enseignement civique et moral (ECM), censé être le socle national de la formation citoyenne, en est encore au stade des annonces. Le calendrier officiel du projet gouvernemental de lutte contre la corruption par l'éducation prévoit la mise en place des instances de pilotage entre novembre 2024 et janvier 2025, l'élaboration des curricula entre août et septembre  2025, et un simple pré-test initial s'étalant de septembre 2025 à juillet 2026. Une extension du pré-test est même prévue jusqu'en juillet 2027. Autrement dit : plus de dix ans après les premières promesses de réforme, l'État togolais en est toujours à tester une esquisse de programme, quand des bénévoles en short kaki forment déjà des milliers de jeunes chaque année, sans subvention massive ni tapage médiatique.

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Le contraste est encore plus cruel dans la région des Savanes, frontalière du Burkina Faso et placée sous état d'urgence sécuritaire depuis 2022 en raison de la menace terroriste, où s'ajoutent l'inflation et l'arrivée de dizaines de milliers de déplacés. C'est précisément là, dans les zones que l'État peine à sécuriser, que des initiatives portées par la société civile et les écoles elles-mêmes — les Gouvernements scolaires et les Clubs de citoyenneté — ont dû combler le vide. Cinquante-huit Gouvernements scolaires ont été installés et formés en 2025, permettant, entre autres, l'établissement de plus d'une centaine d'actes de naissance indispensables pour passer les examens. Ce sont des enfants qui organisent, faute de mieux, ce que l'administration aurait dû garantir depuis le berceau.

On voudrait nous faire croire que la citoyenneté togolaise se construit dans les discours officiels, les campagnes de sensibilisation et les manuels annoncés à grand renfort de communiqués. La réalité est toute autre. Elle se construit sous les tentes de Kpélé, dans les clubs improvisés des Savanes, dans les chantiers menés par des associations de terrain qui pallient, sans relâche, les manquements d'un système éducatif à bout de souffle. Le scoutisme togolais ne se contente pas de contribuer à l'éducation à la citoyenneté : il en est devenu, par défaut, l'un des rares piliers fonctionnels.

Alors quand les autorités se targuent de réformes en préparation, de curricula « en cours d'élaboration », de comités multisectoriels et de commissions techniques, il est permis de rappeler une évidence : pendant que l'administration planifie, la jeunesse togolaise, elle, s'organise déjà. Avec ou sans elle.

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