Lomé, 6 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Il y a une chorégraphie diplomatique que Lomé connaît par cœur : chaque anniversaire américain est prétexte à un communiqué chaleureux sur « l'amitié historique » entre les deux pays. On y célèbre la coopération, la stabilité, la coïncidence des intérêts. On y oublie, systématiquement, ce que Washington fait vivre aux Togolais ordinaires dès qu'ils demandent un visa.
Ce samedi, les États-Unis ont célébré le 250e anniversaire de leur indépendance, cérémonies officielles, défilés et feux d'artifice à l'appui. À cette occasion, les autorités togolaises ont publié un communiqué rappelant que Lomé entretient depuis des décennies des relations étroites avec Washington, fondées sur une coopération politique, sécuritaire et économique en constante progression. Le texte insiste sur le fait que les États-Unis accompagnent le Togo dans le renforcement de ses capacités de sécurité, face à la menace des groupes jihadistes dans sa région septentrionale. Une célébration, un satisfecit, une photo de famille diplomatique. Rien de plus prévisible.
Sauf que ce satisfecit tombe treize mois après un épisode que le communiqué togolais se garde bien de mentionner. Depuis le 9 juin 2025, le Togo figure sur une liste restreinte de pays — aux côtés du Burundi, de Cuba, du Laos, de la Sierra Leone, du Turkménistan et du Venezuela — dont les ressortissants voient leur accès aux visas américains partiellement suspendu, visas de visiteur B-1/B-2, visas étudiants et d'échange F, M et J, ainsi que la quasi-totalité des visas d'immigrant. La mesure, prise au nom de la protection des États-Unis contre les « menaces à la sécurité nationale », frappe des étudiants, des familles, des professionnels togolais qui n'ont strictement rien à voir avec le narratif sécuritaire régional que Lomé et Washington aiment à mettre en scène.
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Cette relation, en réalité, n'a jamais été symétrique. Washington a noué ses liens diplomatiques avec Lomé dès l'indépendance en 1960, traversé les coups d'État, accompagné le règne d'Eyadéma puis celui de son fils, et fait de la formation militaire et de la sécurité des frontières le cœur de sa présence. Aujourd'hui encore, l'essentiel de la coopération américaine passe par le Programme d'urgence pour la région des Savanes et par AFRICOM, dans un état d'urgence sécuritaire prolongé jusqu'en mars 2027 face à la progression des groupes armés venus du Sahel. On parle beaucoup de renseignement, de formation des forces armées, de surveillance des frontières. On parle nettement moins des citoyens togolais qui, eux, se heurtent à des portes fermées.
En mars dernier, un représentant de la Maison Blanche reçu à Lomé résumait la relation en une formule creuse mais révélatrice : « Nous avons parlé de la très bonne collaboration entre les États-Unis et le Togo. C'est une relation très forte depuis l'indépendance du Togo. » Une déclaration qui aurait pu être écrite n'importe quelle année depuis six décennies, tant elle ne dit rien de concret sur ce que cette « collaboration » change réellement pour la population.
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Car c'est bien là que le bât blesse. La « profondeur » de la relation dont se félicite Lomé se mesure en exercices militaires conjoints, en dispositifs de stabilisation frontalière, en programmes de formation antiterroriste. Elle ne se mesure pas en facilité de circulation pour les Togolais, ni en défense de leurs droits lorsque Washington décide, unilatéralement, de les classer parmi les nationalités indésirables. Le partenariat sert d'abord les intérêts stratégiques américains dans le golfe de Guinée, contenir la contagion jihadiste venue du Sahel, contrebalancer l'influence croissante de la Russie qui, au même moment, signe ses propres accords militaires avec Lomé. Le Togo, lui, encaisse les visites protocolaires et les communiqués de courtoisie, pendant que ses citoyens paient la facture d'une politique migratoire américaine qui ne fait aucune distinction entre partenaire stratégique et suspect à écarter.
Pendant ce temps, la crise constitutionnelle qui agite le pays depuis la réforme de 2024, la contestation de l'opposition, les manœuvres de l'appareil pour asseoir la légitimité du pouvoir en place, tout cela ne figure évidemment pas au menu des échanges bilatéraux célébrés en grande pompe. On préfère parler de sécurité régionale et d'amitié historique. Cela tombe bien : ce sont précisément les sujets qui n'obligent personne à rendre des comptes.
Alors célébrons, si l'on veut, les 250 ans d'indépendance américaine. Mais qu'on ne nous parle plus d'amitié tant que la réciprocité la plus élémentaire, celle qui permettrait à un étudiant ou une famille togolaise d'obtenir un visa sans être assimilés à une menace, reste à sens unique.