Lomé, 9 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Il y a une méthode, au sommet de l'État togolais, qui ne varie jamais. Quand une question embarrassante s'installe dans le débat public, un mot revient dans la communication officielle : réforme. Peu importe le sujet, peu importe le calendrier, la réforme est toujours annoncée comme la preuve d'un pouvoir en mouvement, jamais comme l'aveu d'un problème à régler.
Mercredi, Faure Gnassingbé a présidé un Conseil des ministres placé sous le slogan « Réformer pour transformer ». Au menu : la création d'une Caisse des dépôts et consignations censée mobiliser des ressources pour l'investissement public, la modernisation des juridictions commerciales pour améliorer le climat des affaires, plus quelques communications sur le paludisme, le partenariat public-privé et le renouvellement des instances de jeunesse. Un catalogue technocratique, présenté comme le signe d'un exécutif tourné vers l'avenir.
Sauf que ce Conseil des ministres se tient quatre jours à peine après la fin d'une session du Cadre permanent de concertation où même les partenaires institutionnels du régime ont dû acter l'ampleur du problème. La deuxième session ordinaire du CPC, achevée vendredi à Lomé, s'est conclue sur une décision rare : convoquer le ministre de la Justice pour qu'il vienne s'expliquer sur l'arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO relatif à la réforme constitutionnelle de 2024. Quand ses propres cadres de dialogue exigent des comptes, difficile de prétendre que tout va bien.
Pour comprendre l'embarras, il faut revenir en mars 2024. Le Togo bascule alors d'un régime semi-présidentiel vers un système parlementaire, avec un Président du Conseil des ministres doté de l'essentiel du pouvoir exécutif — un costume taillé, selon ses détracteurs, pour maintenir Faure Gnassingbé en place sans passer par une élection présidentielle directe. Saisie par la Ligue togolaise des droits de l'Homme, plusieurs partis et des organisations de la société civile, la Cour de justice de la CEDEAO a rendu son verdict le 29 janvier 2026, rendu public seulement en juin. Le gouvernement togolais, lui, n'avait même pas pris la peine de déposer un mémoire en défense.
Le verdict ne laisse guère de place à l'ambiguïté. Les juges communautaires ont qualifié la révision constitutionnelle de 2024 de « changement inconstitutionnel de gouvernement », estimant que les révisions constitutionnelles ne sauraient servir à compromettre l'alternance démocratique ou à pérenniser l'exercice du pouvoir. La Cour a certes rejeté certains griefs de l'opposition, mais l'essentiel est dit : la Ve République togolaise repose sur une manœuvre que la justice régionale elle-même refuse de cautionner.
Face à cela, la réponse du pouvoir tient en une phrase postée sur les réseaux sociaux. Faure Gnassingbé a assuré poursuivre « avec détermination les réformes engagées afin de consolider la gouvernance ». Consolider la gouvernance, pendant qu'une juridiction communautaire vient d'établir que l'architecture même de cette gouvernance est illégitime. L'ironie n'est même plus subtile.
Pendant que le Conseil des ministres discute Caisse des dépôts et tribunaux de commerce, la Dynamique pour la Majorité du Peuple a choisi de boycotter purement et simplement le CPC. La coalition d'opposition rappelle ses exigences, toujours sans réponse : la libération des prisonniers politiques, le rejet d'une Ve République qu'elle juge imposée par la force, le départ de Faure Gnassingbé, et l'amélioration urgente du pouvoir d'achat face à la vie chère. Pour la DMP, le CPC n'est qu'une chambre d'enregistrement, incapable de porter les vraies préoccupations du peuple togolais.
Sur ce dernier point, les chiffres donnent raison à la rue plutôt qu'aux communiqués du gouvernement. Le dernier baromètre d'Afrobarometer, publié en février, est sans appel : trois Togolais sur quatre vivent une pauvreté modérée ou sévère, 57 % jugent leurs conditions de vie actuelles mauvaises, et neuf citoyens sur dix disent avoir manqué de revenus en espèces au cours de l'année écoulée. Surtout, 85 % désapprouvent la gestion gouvernementale de la stabilité des prix, et 62 % estiment que le pays va dans la mauvaise direction. Voilà la vraie transformation que vivent les Togolais — celle qui ne figure dans aucun communiqué de Conseil des ministres.
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Une Caisse des dépôts, des tribunaux de commerce modernisés, un plan contre le paludisme : sur le papier, personne ne conteste l'utilité de ces chantiers. Mais aucun d'entre eux ne répond à la question que pose désormais une juridiction régionale — celle de la légitimité même du pouvoir qui les annonce. Tant que le gouvernement refusera d'affronter cette question, chaque nouvelle réforme technique ressemblera moins à une transformation qu'à un écran de fumée soigneusement entretenu.