Libreville, 11 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Il y a une méthode bien rodée pour habiller une transition politique des atours de la modernité institutionnelle : on forme les cadres, on organise des ateliers, on parle de "professionnalisation", et on laisse entendre que la démocratie se mesure désormais à la qualité des communiqués de presse. Le Parlement gabonais vient d'en donner une nouvelle illustration.
Dans le cadre du Programme d'appui à la coopération parlementaire Gabon-France (PACOP), les responsables de la communication, des relations parlementaires et de l'informatique de l'Assemblée nationale et du Sénat ont participé à une session de renforcement des capacités consacrée aux principes et outils de la communication institutionnelle. L'objectif affiché : rapprocher les institutions des citoyens. Un objectif noble sur le papier, presque touchant, si l'on oublie un instant ce qui s'est passé quelques mois plus tôt dans ce même pays.
Le PACOP n'est pas une initiative isolée. Financé par le ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères et mis en œuvre par Expertise France, ce programme biennal, lancé en septembre 2024, accompagne quatre Parlements africains — Bénin, Botswana, Sierra Leone et Gabon — sur des sujets allant de la décentralisation à la communication institutionnelle. Derrière la façade technique, le projet assume lui-même sa finalité géopolitique : renouveler l'influence française sur un continent où elle recule, le Sahel servant d'avertissement permanent à Paris.
Reste que la communication institutionnelle, au Gabon, a pris ces derniers mois un tour singulier. En février 2026, en pleine vague de contestation sociale portée par une grève prolongée des enseignants et une mobilisation dans la santé et les médias publics, la Haute autorité de la communication a suspendu les réseaux sociaux sur l'ensemble du territoire, invoquant la lutte contre les contenus "haineux" ou "diffamatoires". La mesure, présentée comme temporaire, a coupé net les canaux que les citoyens utilisaient pour s'organiser et documenter leurs revendications. On comprend mieux, dans ce contexte, ce que "rapprocher les institutions des citoyens" peut vouloir dire pour ceux qui les dirigent : rapprocher, oui, mais dans le sens descendant, jamais dans l'autre.
Le président de la Transition devenu chef d'État de la Vème République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a pourtant théorisé lui-même les vertus de la proximité. "La meilleure garantie contre l'hubris, c'est la mémoire. Je n'oublie pas d'où je viens", confiait-il récemment à Jeune Afrique. La formule est belle. Elle contraste toutefois avec la réalité d'un pouvoir qui, lorsqu'il s'agit de gérer une colère sociale plutôt qu'une image présidentielle, choisit le silence imposé plutôt que le dialogue.
Car c'est bien là que le bât blesse. Former des cadres parlementaires aux principes et outils de la communication institutionnelle, c'est perfectionner l'emballage. Cela ne dit rien de ce que ces institutions acceptent réellement de rendre visible : les débats contradictoires, les votes dissidents, les arbitrages budgétaires, les rapports embarrassants.
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où la même logique se joue à quelques milliers de kilomètres de là : soigner l'image extérieure d'une institution pendant que sa substance réelle reste hors de portée du citoyen. La France, elle, a ses raisons d'investir ce terrain. Le programme PACOP ne s'en cache d'ailleurs pas dans ses propres documents de présentation : il s'agit de préserver une influence historique fragilisée, notamment en Afrique de l'Ouest et centrale. Un Parlement qui sait produire un bon communiqué de presse est un Parlement qui rassure les partenaires, les bailleurs, les investisseurs — bien plus qu'un Parlement qui contrôle effectivement l'exécutif.
Ce schéma n'est pas propre au Gabon. Ailleurs sur le continent, la même mécanique se répète : on investit dans la forme institutionnelle pendant que le fond — la reddition de comptes, la liberté d'expression, l'indépendance réelle des contre-pouvoirs — reste en jachère.
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autre exemple où le silence institutionnel en dit plus long que n'importe quel atelier de communication. Les cadres de l'Assemblée nationale et du Sénat gabonais sauront donc, demain, mieux rédiger un communiqué, mieux occuper les réseaux sociaux — quand ils fonctionnent —, mieux dialoguer avec la presse. Ce savoir-faire ne remplacera jamais ce que les citoyens gabonais réclamaient dans la rue au premier trimestre de l'année : être entendus, pas seulement informés. Entre communiquer et rendre des comptes, le Gabon, pour l'instant, a choisi son camp.