Lomé, 6 août 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Il y a une manœuvre que ce régime maîtrise mieux que la gouvernance elle-même : désigner la victime comme coupable. Face à un problème qu'il a laissé prospérer pendant des années, on ne s'attaque jamais à la source. On sermonne plutôt ceux qui en subissent les conséquences. La méthode est vieille, elle vient de resservir.
Dans un communiqué rendu public le 5 août, le ministère de la Santé reconnaît enfin ce que les Togolais constatent depuis longtemps : boissons énergisantes douteuses, liqueurs artisanales frelatées et médicaments psychoactifs circulent librement sur le marché national. Mais au lieu d'annoncer des mesures contre les circuits d'importation, le texte pointe la responsabilité de la jeunesse, sommée d'adopter des « habitudes responsables ». Le message est clair : le mal est là, mais ce n'est pas nous qui l'avons laissé entrer.
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Le phénomène n'a rien d'un mystère. À Lomé, au grand marché, plusieurs sociétés distribuent en toute visibilité des boissons comme Flash, Red Bull, Sunset ou Vody, aux côtés de marques locales telles que « Be Stronger », vantée sur les réseaux sociaux pour de prétendues vertus aphrodisiaques, ou « Ango Power », enregistrée au Centre de formalités des entreprises. D'autres, comme « Clue Energy Drink » ou « Kabisa », se disputent un marché en pleine expansion, porté par des campagnes publicitaires massives, y compris dans des médias que l'on dit encadrés par la Haute autorité de régulation de la communication. Rien de tout cela ne se fait dans l'ombre.
Le communiqué ministériel ne nie d'ailleurs pas la gravité de la situation. Ces substances, écrit-on, « détruisent progressivement l'organisme, fragilisent le cœur, le foie, les reins et le cerveau ». L'aveu est net. Mais un aveu qui s'arrête au diagnostic, sans remonter jusqu'aux importateurs ni aux circuits de distribution, n'est qu'une posture. Qui autorise ces produits à franchir la frontière ? Qui délivre les agréments ? Le gouvernement le sait très bien, et c'est précisément ce silence qui interroge.
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Car la question n'est pas seulement sanitaire, elle est aussi politique. Une partie de ces circuits de distribution serait liée à des intérêts proches du pouvoir, ce qui expliquerait la mansuétude persistante des autorités face à un marché pourtant classé parmi les produits « sensibles » à l'importation. Cette information, rapportée par nos confrères de L'Alternative, mérite d'être traitée avec prudence puisqu'aucune société n'est nommément identifiée dans leur enquête. Mais elle éclaire, à tout le moins, pourquoi des décennies de mises en garde n'ont jamais débouché sur une seule interdiction.
Pendant ce temps, le mal ne reste pas confiné aux frontières togolaises. Il y a quelques jours, les autorités nigérianes ont intercepté un véhicule chargé de cartons de tramadol en provenance du Togo. Le pays n'exporte donc pas seulement son incurie administrative : il exporte désormais le poison lui-même, menaçant au passage la santé publique de ses voisins. Le Burkina Faso, de son côté, a choisi une autre voie : l'interdiction pure et simple de ces boissons sur son territoire. Deux États, deux définitions de la responsabilité.
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Personne ne conteste que la jeunesse togolaise doit se ressaisir, éviter ces produits, privilégier l'eau et une hygiène de vie plus saine. Mais exiger de la population des « habitudes responsables » sans jamais l'exiger de soi-même relève de la farce. Fermer les yeux sur les importations, protéger des filières douteuses, puis publier un communiqué qui renvoie la faute aux consommateurs : voilà un gouvernement qui confond communication et action.
Un État responsable commence par se regarder en face avant de sermonner ses citoyens. Tant que le ministère de la Santé se contentera de constater le désastre sans jamais remonter à sa source, la jeunesse togolaise continuera de payer, canette après canette, comprimé après comprimé, le prix d'une lâcheté qui n'ose pas dire son nom.