Kara, 20 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Il y a une semaine par an où le Togo tout entier semble se souvenir que la région de la Kara existe. Ministres en déplacement, cortèges officiels, caméras braquées sur les arènes de lutte, éloges répétés sur « l'identité nationale » : pendant quelques jours, la Kozah devient le centre du pays. Le reste de l'année, elle redevient une préfecture rurale que l'on cite surtout dans les statistiques de développement humain les plus décourageantes.
L'édition 2026 des Evala s'est achevée ce week-end. Lancées officiellement le 11 juillet à Pya par le président du Conseil Faure Essozimna Gnassingbé, en présence du ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts Isaac Tchiakpé et de plusieurs membres du gouvernement, les festivités se sont étalées sur près de trois semaines dans la préfecture de la Kozah, avec un point d'orgue les 18 et 19 juillet à travers les finales cantonales de Tcharé, Soumdina et Lassa puis la traditionnelle danse d'Evala. On ne compte plus les déplacements présidentiels d'un canton à l'autre, ni les communiqués dithyrambiques publiés jour après jour par la présidence.
Les Evala ne datent pas d'hier. Rite initiatique kabyè consacrant le passage à l'âge adulte, la cérémonie appartient au patrimoine du pays depuis des générations, bien avant qu'aucun régime ne songe à s'en servir de vitrine. C'est précisément là que le bât blesse : ce qui devrait rester une affaire de communauté est devenu, au fil des ans, un rendez-vous protocolaire où le pouvoir vient se refaire une image de proximité, une semaine durant, dans une région qu'il gouverne le reste de l'année à distance.
La Kozah compte environ 284 000 habitants selon le dernier recensement, dans une région de la Kara dont l'indice de développement humain reste classé « faible » et arrive en cinquième position sur les cinq régions du pays. À l'échelle nationale, près d'un Togolais sur deux vivait encore sous le seuil de pauvreté à la fin de la dernière décennie, une proportion systématiquement plus élevée en milieu rural qu'en ville. Ce sont ces mêmes cantons, applaudis chaque mois de juillet pour leur « tradition séculaire », qui restent en queue de peloton le reste de l'année.
La présidence, elle, ne s'embarrasse pas de nuances. Dans son communiqué du 11 juillet, elle a salué un rite « qui transcende le simple cadre d'une compétition sportive » et une « véritable école de vie » pour la jeunesse togolaise. Le vocabulaire est soigné, la mise en scène impeccable. Mais une école de vie ne remplace pas une école tout court, celle où le toit fuit, où les enseignants manquent et où les effectifs débordent — un tableau que ce journal documentait il y a deux jours à peine.
Lire aussi : Togo : l'école craque de partout, le régime regarde ailleurs.
C'est là tout le paradoxe. Le même État qui mobilise ministres, cortèges et communiqués triomphants pendant trois semaines pour célébrer un rite ancestral est aussi celui qui laisse une multinationale piétiner le droit du travail à Tabligbo depuis près de trente ans sans réagir.
Lire aussi : Togo : à WACEM, l'État regarde une multinationale indienne piétiner le droit du travail depuis 1997.
Un régime capable d'une telle énergie protocolaire quand il s'agit de se montrer aux côtés de la tradition, mais d'une passivité chronique quand il s'agit de réparer ce qu'il gouverne au quotidien.
Le pouvoir, lui, n'a jamais eu besoin de convaincre par les faits ; l'image suffit. Une semaine de bain de foule dans la Kara vaut, dans la communication du régime, bien plus qu'un trimestre de gestion administrative rigoureuse. Pendant que les caméras filment les lutteurs, on oublie que ce même exécutif reste sous le coup d'une décision de la Cour de justice de la CEDEAO qualifiant la révision constitutionnelle de mars 2024 de changement anticonstitutionnel de gouvernement — un dossier que l'opposition n'a pas laissé s'effacer.
Lire aussi : Togo 2026 — Cour de la CEDEAO, boycott du CPC : l'opposition reprend l'initiative face à Faure Gnassingbé.
Les Evala méritent d'être célébrées pour ce qu'elles sont : un patrimoine vivant, porté par les Kabyè eux-mêmes, indépendamment de qui siège au palais. Ce que l'on peut refuser, en revanche, c'est de laisser un régime transformer un rite communautaire en paravent, une semaine par an, pour faire oublier onze mois de silence sur la pauvreté rurale, les écoles qui s'effondrent et une légitimité institutionnelle que même une juridiction régionale conteste désormais. La lutte, la vraie, ne se joue pas dans les arènes de Pya. Elle se joue dans les salles de classe sans toit et dans les statistiques que le régime préfère ne jamais commenter en dehors du mois de juillet.