Togo : à WACEM, l'État regarde une multinationale indienne piétiner le droit du travail depuis 1997

Tabligbo, 12 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes

Il y a des usines où l'on entre pour travailler et où l'on finit, des décennies plus tard, par comprendre qu'on y est entré pour se faire dépouiller. C'est le cas de West African Cement (WACEM), à Tabligbo, dans la préfecture de Yoto, où des ouvriers togolais qualifiés — mécaniciens, électriciens, soudeurs, conducteurs d'engins — sont classés « aides-ouvriers » depuis 1997 et payés comme tels, alors qu'ils assument depuis toujours des responsabilités de chefs de poste.

Depuis le 7 juillet, ils sont de nouveau en grève, sept jours cette fois, après une première mobilisation de trois jours restée sans effet en juin. Les négociations prévues le 9 juillet ont capoté : la direction a tout simplement refusé de s'y présenter, sous prétexte que les travailleurs étaient en grève. Une manière élégante de punir ceux qui osent réclamer ce que la loi leur doit.

Lire aussi : Koumassi Campement : la ministre dément avoir reçu Alloui Brou la veille des démolitions, la justice s'en moque

Le scénario n'a rien d'improvisé. Dès 2015, après trois mois de grève, un accord avait été signé sous l'égide du ministère du Travail : les travailleurs sous contrat de tâcherons, mais occupant des postes qualifiés et permanents, devaient être recrutés directement par WACEM. Onze ans plus tard, cet accord dort dans un tiroir. Le fonctionnaire chargé d'en superviser l'application a pris sa retraite sans que rien n'ait bougé — puis a été recruté comme consultant par WACEM elle-même pour continuer, cette fois côté patronal, à contester la reclassification qu'il était censé faire appliquer. On appelle cela un conflit d'intérêts. À Tabligbo, on appelle cela une habitude.

Selon le Syndicat démocratique des mines (SYDEMINES), la direction régionale du travail de Tsévié a pourtant validé les travaux de reclassification, reconnaissant qu'un travailleur qualifié ne peut rester « aide » toute sa carrière. Face à ce constat, l'inspection du travail elle-même admet l'anomalie. « Le droit existe, mais il n'est pas appliqué », résume le syndicat.

Lire aussi : Togo : pendant que Faure Gnassingbé négocie la paix au Moyen-Orient, Lomé se noie sous ses propres eaux

Pendant ce temps, l'employeur a recruté une nouvelle équipe pour faire tourner l'usine — une pratique formellement interdite par le code du travail togolais, qui protège le droit de grève en empêchant le remplacement des grévistes. WACEM le sait. WACEM le fait quand même. Et personne, ni l'inspection du travail, ni le ministère de tutelle, ne semble disposé à s'en émouvoir davantage qu'un communiqué poli.

L'argument financier avancé par la direction ne tient pas non plus. À quelques kilomètres, dans la même préfecture de Yoto, SCANTOGO applique les conventions salariales sans sombrer dans la faillite. Le refus de WACEM n'est donc pas une question de trésorerie : c'est un rapport de force, assumé, dans lequel la dignité des travailleurs togolais pèse moins que la marge du groupe.

Lire aussi : Togo : Gnassingbé promet une « nouvelle culture politique », la CEDEAO lui rappelle qu'il gouverne sans mandat populaire

Il y a aussi ce détail qui dit tout : l'article 53 du code du travail limite à deux ans, renouvelables une fois, la durée des contrats des travailleurs étrangers. Or à WACEM, des ressortissants indiens occupent des postes d'encadrement depuis plus de deux décennies, et quand l'un d'eux repart, un compatriote le remplace aussitôt — verrouillant durablement les postes qualifiés au détriment des Togolais diplômés, réduits eux au statut d'« aide » à vie. L'administration du travail et les services de l'immigration sont censés surveiller cela. Où sont-ils ?

La réponse tient en un mot : nulle part. Et c'est précisément cette absence, cette faiblesse assumée de l'État togolais face à un employeur qui s'estime intouchable, qui permet à WACEM de fonctionner depuis près de trente ans comme une enclave où le droit togolais s'arrête à la grille d'entrée. Le syndicat réclame désormais des sanctions dissuasives, et évoque même la nationalisation ou la recherche d'un repreneur si l'actionnaire actuel persiste à défier la souveraineté nationale. Une demande qui, sous une administration du travail vigilante, n'aurait jamais eu besoin d'être formulée.

Les travailleurs de WACEM ne demandent pas la charité. Ils demandent que la loi togolaise s'applique en territoire togolais. Que cela reste, en 2026, une revendication et non un acquis, en dit long sur qui gouverne vraiment à Tabligbo.

Enregistrer un commentaire

Plus récente Plus ancienne

Gérer le consentement aux cookies

Pour offrir les meilleures expériences, nous utilisons des technologies telles que les cookies pour stocker et/ou accéder aux informations sur votre appareil. Consentir à ces technologies nous permettra de traiter des données telles que le comportement de navigation ou des identifiants uniques sur ce site. Ne pas consentir ou retirer votre consentement pourrait affecter négativement certaines fonctionnalités et fonctions.