Koumassi Campement : la ministre dément avoir reçu Alloui Brou la veille des démolitions, la justice s'en moque

Abidjan, 11 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes 

Il y a une chorégraphie bien rodée que les cabinets ministériels ivoiriens répètent à chaque scandale : d'abord le silence, puis l'émotion de façade sur le terrain, puis, quand un journal creuse un peu trop, la lettre recommandée qui exige des excuses. Le ministère de la Cohésion nationale, de la Solidarité et de la Lutte contre la pauvreté vient d'ajouter un nouveau chapitre à ce répertoire, et Koumassi Campement en paie le prix depuis plus d'un mois.

Le 9 juillet 2026, le cabinet de Myss Belmonde Dogo a adressé un droit de réponse au journal L'Éléphant Déchaîné. L'hebdomadaire affirmait que la ministre avait reçu en audience Alloui Brou Jacques le 2 juin, en présence d'un député, soit vingt-quatre heures avant le début des démolitions massives à Koumassi. Le ministère rejette l'accusation en bloc et menace de saisir l'autorité de régulation des médias ainsi que la justice si le journal ne rectifie pas.

Pour comprendre l'enjeu de cette bataille de chronologie, il faut revenir aux faits. Le 3 juin 2026, des bulldozers rasent des habitations dans le quartier Houphouët-Boigny de Koumassi, plus connu sous le nom de Grand Campement. Près de quatre cents ménages se retrouvent à la rue, logés provisoirement dans des écoles, en pleine saison des pluies et à quelques jours des examens scolaires. L'homme derrière l'opération, Alloui Brou Jacques, ancien adjoint au maire de Koumassi entre 1996 et 2001, revendique la propriété de 34 hectares acquis, selon lui, durant son mandat municipal.

La version officielle du ministère fixe une chronologie précise : opération lancée le 2 juin, ministère informé le 3, premier contact avec Alloui Brou le 4, visite de solidarité de la ministre sur le site le 5. Une version que le cabinet défend avec fermeté. « Le ministère s'inscrit en faux contre cette affirmation, aussi grossière que dénuée de fondement », a-t-il fait savoir dans son communiqué.

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Sauf que cette chronologie soigneusement rédigée laisse une question entière : que faisait Alloui Brou Jacques dans les bureaux d'un ministère, qu'il s'agisse du 2 ou du 4 juin, alors que son opération de démolition reposait, selon le parquet d'Abidjan lui-même, sur des documents contestés et aucune autorisation judiciaire de destruction ? Le procureur Braman Koné a été catégorique sur ce point : l'intéressé n'avait reçu aucune autorisation de la justice pour mettre des familles à la rue.

Pendant que le ministère polit sa version des faits et menace la presse de poursuites, Alloui Brou Jacques, lui, a eu le temps de fuir vers Grand-Bassam, d'y être traqué pendant plusieurs jours, puis interpellé le 18 juin, avant d'être placé sous mandat de dépôt le 29 juin pour destruction volontaire de biens, troubles à l'ordre public et escroquerie immobilière. Vingt-six jours séparent les démolitions de son incarcération. Vingt-quatre heures, en revanche, suffisent au ministère pour produire un droit de réponse et agiter la menace judiciaire contre un journal.

C'est là tout le déséquilibre de cette affaire. Face à un homme accusé d'avoir détruit les toits de quatre cents familles sur la base de titres fonciers douteux, l'appareil d'État a mis près d'un mois à réagir pénalement. Face à un hebdomadaire qui pose une question gênante sur des rendez-vous ministériels, la réponse arrive en quarante-huit heures, rédigée, signée, chiffrée sous un numéro de courrier officiel.

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Les sinistrés de Koumassi Campement, eux, dorment toujours dans des salles de classe. Le recensement gouvernemental annonce quatre cents ménages accompagnés, la ministre a multiplié les visites de compassion filmées, le président de la République a été invoqué au nom de qui la solidarité est distribuée. Mais la question de savoir qui a ouvert quelle porte, et quand, reste entière, noyée sous des chronologies contradictoires que seule une enquête indépendante et non un communiqué de cabinet pourrait trancher.

Un homme est en prison. Un ministère se défend d'avoir facilité son geste. Et pendant que les avocats s'échangent des mises en demeure, les familles de Koumassi Campement, elles, n'ont toujours pas de toit.

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