Lomé, 20 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Il y a des régimes qui inventent des postes pour occuper des hommes, et d'autres qui inventent des hommes pour occuper des postes. Le Togo, lui, a réussi les deux à la fois. Depuis mai 2025, le pays dispose d'un président de la République. Un vrai, avec écharpe, cortège et lettres de créance à recevoir. Le seul détail qui dérange, c'est qu'il ne gouverne rien.
Jean-Lucien Savi de Tové, 87 ans, ancien opposant historique au régime Eyadéma devenu ministre sous Faure Gnassingbé, a été élu à l'unanimité des 150 voix du Congrès le 3 mai 2025. Un couronnement sans suspense, puisqu'il était l'unique candidat proposé par le parti au pouvoir. Ce jour-là, la Constitution de la Cinquième République togolaise, promulguée en mai 2024, a produit ce qu'elle promettait : un président honorifique, chargé d'accréditer des ambassadeurs et d'incarner « l'unité nationale », pendant que Faure Gnassingbé, fraîchement intronisé président du Conseil, empoche l'intégralité du pouvoir exécutif. Le costume est cousu sur mesure, et Savi de Tové le porte sans jamais pouvoir l'ajuster.
Ce à quoi s'ajoute, depuis peu, un détail presque comique tant il est révélateur : le président de la République n'occuperait qu'une partie du nouveau Palais présidentiel, et son escorte, motards et véhicules de police compris, stationnerait à l'extérieur, sous les arbres, plutôt qu'à l'intérieur de l'enceinte. Un chef d'État qui n'a même pas les clés de sa propre résidence officielle. On croirait une fable, sauf que c'est une réalité institutionnelle, patiemment construite, votée, célébrée.
Car ce théâtre ne date pas d'hier. Depuis deux ans, le pouvoir togolais répète que la réforme constitutionnelle de 2024 était affaire de modernisation démocratique. Lire aussi : <a href="https://www.lemandas.info/2026/07/togo-2026-cour-de-la-cedeao-boycott-du.html">Togo 2026 — Cour de la CEDEAO, boycott du CPC : l'opposition reprend l'initiative face à Faure Gnassingbé</a>. Et pourtant, la Cour de justice de la CEDEAO, dans une décision rendue le 29 janvier 2026 et révélée fin juin, a démonté cette fable institutionnelle pièce par pièce.
La Cour y affirme que la révision constitutionnelle de mars 2024 visait avant tout à « contourner les limites imposées au mandat présidentiel » par l'ancienne Constitution. Elle relève que la réforme a été adoptée à la veille d'élections législatives, sans consultation nationale digne de ce nom, et alors même que le mandat de l'Assemblée qui l'a votée était déjà expiré. Verdict sans détour : changement inconstitutionnel de gouvernement, au regard de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance.
Une juridiction régionale vient donc confirmer, noir sur blanc, ce que la rue togolaise dénonçait depuis le premier jour : la Cinquième République n'a pas réinventé la gouvernance, elle a seulement redécoré la même maison. Faure Gnassingbé, qui dirigeait le pays depuis 2005 en tant que président, le dirige aujourd'hui en tant que président du Conseil. Rien n'a changé, sauf l'étiquette collée sur le bocal.
Et pendant que la justice communautaire retoque le montage constitutionnel, le régime, imperturbable, s'offre le luxe de la mise en scène. Le 26 avril 2026, en pleine commémoration de l'indépendance, Faure Gnassingbé a élevé Savi de Tové à la dignité de Grand-Croix de l'Ordre du Mono, la plus haute distinction du pays. Une décoration remise par celui-là même qui a confisqué les pouvoirs de l'homme qu'il décore. L'image est presque trop parfaite : le maître honore son huissier de cérémonie et attend des applaudissements.
Pathétique. Voilà un pays où l'on célèbre en grande pompe un président qui ne peut pas s'installer entièrement dans son propre palais, où l'on distribue des ordres nationaux comme des lots de consolation, pendant que les vraies urgences, elles, patientent dans l'antichambre. Lire aussi : <a href="https://www.lemandas.info/2026/07/togo-lecole-craque-de-partout-le-regime.html">Togo : l'école craque de partout, le régime regarde ailleurs L'école qui s'effondre, les usines qui piétinent le droit du travail, les rues qui inondent chaque année sans que rien ne change structurellement : tout cela attend, pendant qu'on habille un vieil homme de rubans.
Ce n'est pas Savi de Tové, à 87 ans, que l'on accuse ici d'avoir voulu ce rôle de figurant. C'est le système qui l'a fabriqué pour donner un visage présentable à un pouvoir qui n'a jamais vraiment changé de mains. Un président sans toit entier, sans pouvoir réel, mais avec toutes les breloques symboliques que l'on voudra bien lui épingler sur la poitrine.
La Cour de la CEDEAO a parlé. Le peuple togolais, lui, n'a jamais eu besoin d'un arrêt de justice pour savoir que ce montage institutionnel était une façade. Il vit avec, tous les jours, pendant qu'un président honorifique attend, sous les arbres, que quelqu'un veuille bien lui ouvrir toutes les portes de son propre Palais.