Lomé, 21 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Il suffit d'une colonne de pick-up et de quelques saluts militaires filmés au téléphone pour qu'une opération de routine devienne, en quelques heures, une victoire diplomatique retentissante. C'est exactement ce qui vient de se produire entre Cotonou et Ouagadougou, deux capitales qui n'avaient plus grand-chose à se dire depuis des années.
Le 14 juillet, des vidéos montrant des véhicules militaires burkinabè arrivant à Koualou, localité frontalière du nord-Bénin, ont circulé massivement sur les réseaux sociaux. Des soldats des deux pays s'y saluent, sourire aux lèvres. En quelques heures, plusieurs médias béninois, burkinabè et togolais ont parlé d'une « opération militaire conjointe » historique entre les deux armées. Le récit était flatteur, viral, et surtout incomplet.
Ce qui s'est réellement passé, c'est le lancement de patrouilles mixtes le long d'un axe frontalier redevenu dangereux, après une attaque meurtrière survenue dans la nuit du 25 au 26 mai à Kourou-Koualou, où quatre soldats béninois avaient perdu la vie. Rien d'une offensive coordonnée de grande ampleur, donc, mais une remise en route, longtemps réclamée par Cotonou, d'une coopération sécuritaire interrompue depuis au moins 2021. Le calendrier n'a rien d'un hasard : trois jours plus tôt, on célébrait un rapprochement scellé le 2 juin, lorsque le président béninois Romuald Wadagni s'était rendu à Ouagadougou pour rencontrer le capitaine Ibrahim Traoré.
Mais la zone où ces soldats se saluent n'est pas un simple bout de brousse anodin. Koualou — Kourou pour les Béninois — est un territoire de 68 kilomètres carrés que se disputent les deux pays depuis l'époque coloniale, l'un s'appuyant sur un décret de 1914 fixant la frontière sur le fleuve Pendjari, l'autre sur un arrêté de 1938 la plaçant sur le 11e parallèle. En 2009, faute d'accord, Ouagadougou et Cotonou avaient fini par saisir la Cour internationale de justice et déclarer la zone neutre, sous la gestion d'un comité mixte. Dix-sept ans plus tard, la Cour n'a toujours rien tranché. « Il n'y a pas de petite portion », avait pourtant averti à l'époque le ministre burkinabè Clément Sawadogo, conscient qu'un simple hameau pouvait un jour allumer un incendie diplomatique.
C'est précisément ce point sensible que les deux capitales ont choisi, cette fois, de contourner plutôt que d'affronter. En dissociant l'urgence sécuritaire du contentieux territorial, Cotonou et Ouagadougou ont préféré vendre au public une image de fraternité retrouvée plutôt que d'ouvrir, une fois de plus, le dossier qui envenime leurs relations depuis des décennies. Beau geste tactique. Mais un geste qui ne résout rien, et qui permet surtout à chacun de se targuer d'une coopération qui reste, pour l'instant, strictement limitée à quelques kilomètres de piste.
Pendant que les communicants se félicitent d'une photo de soldats qui se serrent la main, le vrai sujet reste enterré : une bande frontalière sous état d'urgence depuis trois ans, où des groupes jihadistes venus aussi bien du Burkina Faso que du Bénin multiplient les incursions, au point de menacer d'encercler une région entière. Le Togo, voisin immédiat, n'est pas épargné par cette dynamique régionale ; son armée patrouille elle aussi une zone frontalière de plus en plus poreuse, sans que Lomé ne bénéficie du même emballement médiatique que Koualou.
Ce non-événement transformé en opération triomphale illustre une méthode bien connue dans la sous-région : habiller une nécessité opérationnelle en grand récit diplomatique, pour faire oublier que l'essentiel — la délimitation définitive d'une frontière vieille de plus d'un siècle, et la sécurité réelle des populations qui y vivent — reste, lui, entièrement en suspens.
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