Togo : à Djidjolé, le rail de WACEM continue de faucher les usagers, sous le regard indifférent de la police

Lomé, 18 juillet 2026 — Temps de lecture estimée : 5 minutes

Il y a des endroits, à Lomé, où l'on sait à l'avance que le drame va se reproduire. On ne sait juste pas quand, ni qui, cette fois-ci, va glisser. Le passage à niveau de Djidjolé en fait partie, et depuis des années, personne ne bouge.

Mardi 14 juillet, sous une pluie battante, une femme circulant à moto avec ses deux bébés attachés dans le dos a chuté brutalement sur les rails, à hauteur du carrefour Atikoumé-Djidjolé-Adidogomé. La scène s'est déroulée sous les yeux de policiers routiers postés sur place, qui ont continué à réguler la circulation comme si de rien n'était. Aucun geste, aucune intervention, aucune barrière posée après coup. Juste la routine d'un point noir que tout le monde a fini par trouver normal.

Ce carrefour n'en est pas à son premier accident. Cela fait plusieurs années que motocyclistes et piétons y glissent et y tombent, particulièrement du côté gauche de la voie, là où le fer devient, sous la pluie, une véritable patinoire. La raison n'a rien de mystérieux : les rails de la ligne exploitée par Togo-Rails, filiale du cimentier WACEM, sont posés en biais par rapport à la chaussée, au lieu d'une traversée perpendiculaire, ce qui multiplie le risque de dérapage pour les deux-roues contraints de couper la voie en diagonale.

Un technicien cité par le confrère L'Indépendant Express avait pourtant été clair sur la solution qui existait depuis le début. WACEM, qui fabrique elle-même du ciment et du fer, avait les moyens de faire passer les rails sous la chaussée. Elle a préféré ne pas le faire.

Ce choix n'a rien d'un hasard budgétaire. WACEM n'est pas une entreprise en difficulté qui économise sur les infrastructures faute de moyens. C'est une multinationale citée en 2025 dans un redressement fiscal togolais portant sur plus de 10 milliards de francs CFA, dans le prolongement du scandale des Panama Papers qui avait révélé, dès 2016, les montages offshore de ses actionnaires indiens vers les îles Vierges britanniques. Une société capable d'organiser l'évasion de ses profits vers des paradis fiscaux, mais incapable de sécuriser un passage à niveau qu'elle sait meurtrier : voilà l'équation que personne, du côté de l'État, ne semble vouloir résoudre.

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Le pire, c'est que cette négligence n'est même pas isolée. Elle s'inscrit dans un système où l'État couvre plus qu'il ne contrôle. Statut de zone franche, avantages fiscaux maintenus malgré les scandales successifs, silence des ministères de tutelle face aux plaintes des riverains : WACEM avance depuis près de trois décennies avec la certitude tranquille que rien, jamais, ne viendra vraiment la contraindre. Les policiers qui regardent une mère et ses bébés s'effondrer sur des rails glissants ne font, au fond, que reproduire à leur échelle l'indifférence de l'appareil tout entier.

Pendant ce temps, le pays vante ses ambitions ferroviaires. Les autorités présentent les investissements dans le rail et la logistique comme un pari gagnant pour l'économie nationale, un signe de modernisation. Mais un rail qui tue des mères de famille à un carrefour de quartier n'a rien d'un symbole de développement. Il illustre plutôt l'écart, devenu classique au Togo, entre le discours officiel sur le progrès et la réalité vécue par ceux qui doivent, chaque jour, traverser cette voie pour aller travailler.

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La solution, pourtant, ne demande ni des milliards ni une réforme constitutionnelle. Des panneaux de signalisation, une barrière au point exact du dérapage, une décision municipale du Golfe 5 : voilà tout ce qu'il faudrait pour arrêter l'hémorragie. Rien de tout cela n'a été fait, alors que les mêmes policiers témoins de l'accident de mardi assistent, semaine après semaine, aux mêmes chutes, aux mêmes blessés évacués en urgence, et parfois pire.

Combien de morts et de blessés faudra-t-il encore à Djidjolé pour qu'une barrière soit posée ? La question, déjà posée par les témoins sur place, restera sans doute sans réponse tant que WACEM continuera de faire du profit et que l'État continuera de regarder ailleurs.

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