Lomé — 30 août 2026 — 5 minutes de lecture
Au Togo, on découvre depuis un mois qu'il existe deux catégories de détenus. Ceux qu'un État étranger réclame, et ceux que le leur retient. Les premiers ont un consulat qui s'active, une presse qui répète leurs noms, une opinion internationale qui s'indigne en leur faveur. Le second n'a que son passeport togolais — et c'est précisément ce document qui, dans cette affaire, ne le protège de rien.
Le 27 juillet, trois hommes sont arrêtés au marché de Matchatom, dans la préfecture de la Binah, à une vingtaine de kilomètres de la frontière béninoise. Gaël Mocaër et Sébastien Perez Pezzani, réalisateurs pour la série Les Routes de l'impossible, diffusée sur France Télévisions. À leurs côtés, Komi Mawufemo Vedomey — Fred, pour les intimes —, producteur togolais, fixeur de métier, celui qui avait négocié les autorisations, choisi les villages, ouvert les portes que deux Français seuls n'auraient jamais trouvées. Un mois plus tard, les trois hommes croupissent encore dans les mailles d'une procédure que Lomé peine elle-même à expliquer clairement.
L'histoire, sur le papier, est d'une simplicité désarmante. Le 13 juin, Vedomey écrit au ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts pour solliciter une autorisation de tournage — cinquante minutes de documentaire, du 10 au 30 juillet, dans cinq localités nommément citées : Tchamba, Bassar, Kara, Nadoba, Badja. Il y détaille tout : le partenaire français, le diffuseur, les noms de son équipe, les scènes prévues. Six jours plus tard, le ministre Isaac Tchiakpe signe l'autorisation n° 363/MTCA/CAB/SG/CNCIA, avec copie aux préfets concernés. Un citoyen qui demande, un État qui répond, un papier tamponné : rien, à ce stade, ne relève du secret ni de la clandestinité.
Il aura fallu attendre le 22 août — près d'un mois de silence — pour que Lomé daigne s'expliquer, et seulement parce que Paris s'était ému. Dans un communiqué conjoint, les ministères de la Sécurité et de la Justice évoquent des « indices graves et concordants », un drone utilisé sans déclaration au-dessus d'une zone sensible, une autorisation signée au seul nom du fixeur et censée ne pas couvrir certaines localités du Nord. On notera, en passant, que les trois hommes ont été interpellés à Matchatom, dans la Binah — et non dans la région des Savanes que le communiqué agite pourtant comme motif premier. Entre le lieu de l'arrestation et le grief invoqué, il y a une distance que personne, à ce jour, n'a comblée.
Prenons ces accusations au sérieux, puisque l'État le demande. Un drone survolant une zone sous surveillance sécuritaire mérite qu'on s'y attarde ; la menace jihadiste qui pèse sur le Nord togolais n'est pas un prétexte inventé. Mais entre un sujet légitime et un chef d'accusation précis, il y a un gouffre, et c'est ce gouffre que l'État togolais refuse de combler. Une formule administrative n'est pas une accusation ; on ne se défend pas contre une formule. Quant à l'autorisation « au seul nom » du fixeur : c'est l'État lui-même qui l'a rédigée ainsi, parce que la règle togolaise veut qu'un national porte le document. Reprocher à Vedomey d'avoir obéi à une règle que le ministère a lui-même appliquée, c'est une manière commode d'inverser la charge de la preuve.
Et c'est là que l'asymétrie devient insupportable. Le 20 août, la justice a placé Sébastien Perez Pezzani sous contrôle judiciaire pour raisons médicales, passeport confisqué ; Gaël Mocaër et Fred Vedomey, eux, restent en détention provisoire au camp d'Agoè-Logopé. Reporters sans frontières, le Comité pour la protection des journalistes et la Scam ont tous réclamé une libération immédiate, dénonçant une procédure disproportionnée. Mais la solidarité internationale a deux noms français à porter ; le troisième nom, togolais, n'a que ses compatriotes pour le porter — et jusqu'ici, le silence a été la règle.
Ce n'est pas un cas isolé. La situation de la presse et de ceux qui l'accompagnent au Togo ne s'améliore pas, et les collaborateurs locaux savent depuis longtemps qu'un reportage mal vu peut leur coûter bien plus cher qu'à leurs confrères étrangers, protégés par une ambassade et une pression diplomatique que Lomé ne peut ignorer. Fred Vedomey n'a pas cette protection. Il a l'État togolais. Et c'est cet État qui, depuis plus d'un mois, décide seul de la durée de son silence.
Un État capable de produire, en quelques jours, pour une chancellerie étrangère, un numéro d'autorisation, une date et un grief précis n'a aucune excuse pour laisser son propre fils dans le flou d'une formule. On ne demande ni grâce ni innocence décrétée d'avance. On demande un acte, une date, un article de loi — la différence entre un soupçon et une accusation, entre un homme qu'on juge et un homme qu'on retient en otage. Tant que cette différence ne sera pas faite, publiquement, il restera vrai qu'au Togo, le passeport le plus dangereux à posséder est encore le sien.