Aziz Goma à Washington : la voix des prisonniers du Togo

Lomé — 20 septembre 2026 — 4 minutes de lecture

Il y a une erreur que ce régime commet avec une constance remarquable : croire qu'une porte de prison suffit à fabriquer du silence. On enferme, on isole, on attend, puis on s'étonne que l'homme qu'on croyait effacé se mette à parler plus fort que ses geôliers.

Abdoul Aziz Goma en fait la démonstration.

Le 15 octobre 2026, cet ancien détenu de la prison civile de Lomé sera à Washington, invité par Freedom Now pour les vingt-cinq ans de l'organisation. Moins de dix mois après sa sortie de prison, et après Genève, Oslo et Bruxelles, c'est donc la capitale américaine qui l'accueille. Le 8 septembre, Freedom Now lui a d'ailleurs consacré l'un de ses portraits anniversaire, sous un titre qui sonne comme un verdict : un bon samaritain emprisonné pendant huit ans.

Pour mesurer le chemin, il faut relire le point de départ. En décembre 2018, cet homme d'affaires irlandais d'origine togolaise répond à l'appel d'un ami et vient en aide à huit jeunes manifestants pacifiques laissés sans toit. Il est arrêté à Lomé le 21 décembre. Les chefs d'accusation retenus contre lui : trouble aggravé à l'ordre public, destruction volontaire de biens publics, association de malfaiteurs, atteinte à la sûreté intérieure de l'État. Pour avoir hébergé huit jeunes, rien de moins.

Suivent, décrit Freedom Now, la torture, des conditions de détention inhumaines, des soins, de la nourriture et une assistance juridique refusés par moments. Le droit international n'a pourtant pas attendu Lomé pour trancher. En 2023, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a conclu que l'arrestation n'avait aucune base légale et que ses droits de réunion, d'association et à un procès équitable avaient été violés.

Verdict ignoré. Il faut attendre le 3 février 2025 pour qu'un tribunal de Lomé ouvre enfin un procès, plus de six ans après l'arrestation. Il se clôt le jour même : dix ans de prison. Un procès d'une journée pour six années d'attente.

Le Parlement européen, lui, a regardé le dossier en face. Le 11 septembre 2025, il adopte une résolution qui condamne l'arrestation arbitraire, la détention au secret prolongée et la torture subies par Goma, et réclame, selon le résumé de l'Observatoire législatif de l'institution, « la libération immédiate et inconditionnelle de tous les prisonniers politiques ».

La réponse de Lomé tient en un réflexe. Dès le lendemain, les autorités convoquent l'ambassadeur de l'Union européenne pour ingérence, relève AllAfrica. Voilà donc ce qu'est une ingérence, dans le vocabulaire de l'appareil : demander la libération d'un homme condamné en une journée après six ans de détention provisoire.

Goma est sorti le 1er janvier 2026, libéré sous conditions, la santé durement éprouvée par la prison et par deux grèves de la faim. Deux semaines plus tard, il quittait le Togo pour le Royaume-Uni, où il vit aujourd'hui, précise Freedom Now. Libre, oui. Mais pas chez lui.

Ce qu'il emporte à Washington n'est pourtant pas son histoire personnelle. Il y porte celle des détenus qui restent derrière les barreaux, de leurs familles, des morts en détention, d'un espace civique qui se rétrécit. Autant de sujets que l'appareil voudrait voir traités à huis clos, entre gens de bonne compagnie, loin des micros.

Car la réalité de Lomé n'a pas changé avec une libération. En 2023, Freedom Now comptait plus de 2 000 détenus dans une prison civile conçue pour 600. Le tribunal avait ordonné une enquête officielle sur les tortures dénoncées par Goma ; elle n'a jamais eu lieu, rappelle l'organisation. Pas d'enquête, pas de responsable, pas de comptes à rendre.

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Et Goma n'est pas un cas isolé. Marguerite Gnakadé, ancienne ministre des Armées arrêtée en septembre 2025, réclamait début août, par une grève de la faim, qu'on lui montre enfin les preuves qui la maintiennent enfermée. Un passeport irlandais, une organisation influente à Washington, des eurodéputés pour saisir l'hémicycle : combien de détenus togolais disposent d'un tel bouclier ? Les autres n'ont que le silence, et le régime compte dessus.

L'exil, lui, ne met pas à l'abri. Ferdinand Ayité, réfugié à Paris, s'y dit menacé de mort, et une partie de l'opposition a fini par le soutenir publiquement. On peut quitter Lomé ; il est plus difficile de quitter la portée de ceux qui la dirigent.

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Le régime voulait un détenu muet. Il a obtenu un témoin, avec un passeport, une tribune et un agenda international.

Tant que les cellules de Lomé serviront de première réponse à la contradiction, chaque ville où Goma prendra la parole ne sera pas une fin, mais un chef d'accusation de plus contre l'appareil qui l'a enfermé.

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