Cotonou, 9 juillet 2026 — Temps de lecture estimée : 7 minutes
Il y a une chorégraphie bien connue dans les régimes ouest-africains qui sortent d'une décennie de verrouillage politique : l'opposant historique refait surface, tend la main au nouveau chef d'État, salue ses "qualités personnelles", et le mot "décrispation" circule à nouveau dans les colonnes des journaux. Le fond du dossier, lui, ne bouge pas d'un centimètre. C'est très exactement le scénario que vient d'offrir Komi Koutché, ancien ministre des Finances de Boni Yayi, exilé depuis 2019 et condamné par contumace à vingt ans de réclusion criminelle.
Après plusieurs mois d'absence totale de la scène médiatique, l'ancien argentier de l'État a choisi la semaine du 7 juillet pour reprendre la parole, dans un entretien à Jeune Afrique où il affirme que Romuald Wadagni "doit permettre une décrispation du climat politique", puis dans un second échange accordé à Matin Libre où il livre son regard sur les premiers mois du nouveau président. Le message est mesuré, presque conciliant : il reconnaît à Wadagni "l'authenticité, l'humilité et la sagesse", rappelle les relations "empreintes de respect" nouées depuis leur passation de charges de 2016, et lui souhaite réussite.
Pour comprendre ce que cette prise de parole tait, il faut revenir sur ce qu'elle recouvre. Komi Koutché a été condamné en avril 2020 par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme à vingt ans de prison et 500 millions de francs CFA d'amende, pour détournement de deniers publics et abus de fonctions dans sa gestion du Fonds national de microfinance. Ses biens ont été confisqués, un mandat d'arrêt international a été émis, et il vit depuis aux États-Unis. Il n'est pas un cas isolé : Reckya Madougou purge une peine de vingt ans, le professeur Frédéric Joël Aïvo dix ans, Sébastien Ajavon et Valentin Djènontin-Agossou restent hors du territoire, tandis qu'Olivier Boko et l'ancien ministre des Sports Oswald Homeky ont eux aussi été lourdement condamnés. Cette liste, ce n'est pas l'opposition qui la dresse — ce sont les propres observateurs de la présidentielle du 12 avril 2026 qui la citent comme le baromètre exact de la "décrispation" promise.
Sur le fond de la gouvernance, Komi Koutché ne se contente pas de la révérence. Interrogé sur les premières mesures sociales du nouveau pouvoir — gratuité de la scolarité des filles du second cycle, baisse des redevances des marchés — il tranche sans détour : « il est encore trop tôt pour porter un jugement », confie-t-il à Matin Libre, ajoutant qu'il ne s'agit pour l'instant que d'annonces. Il compare la méthode à celle d'une mère qui occupe son enfant pour gagner le temps de faire le ménage — une image qui, sous des dehors bienveillants, dit assez clairement que l'ancien ministre ne prend pas les éléments de langage du nouveau pouvoir pour argent comptant.
C'est là que le bât blesse. Car le vrai test de la "décrispation" n'est pas la tonalité d'un entretien accordé depuis l'exil, c'est la libération effective des prisonniers politiques et le retour sans condition des exilés. Or aucune mesure de grâce, aucune amnistie générale n'a été annoncée depuis l'investiture du 24 mai. Patrice Talon, lui, n'a pas quitté la scène : la réforme constitutionnelle de novembre 2025 lui garantit un fauteuil de sénateur à vie, potentiellement à la présidence de cette nouvelle chambre censée "réguler la vie politique". L'homme qui a verrouillé l'Assemblée nationale au point d'en faire un hémicycle sans opposition continue, depuis les coulisses, de peser sur l'architecture institutionnelle du pays qu'il a quitté.
Quant aux chiffres de croissance que Cotonou brandit devant les bailleurs, Komi Koutché lui-même reconnaît le décalage entre les statistiques officielles et le ressenti d'une population dont plus du tiers reste dans la pauvreté — un fossé documenté et récurrent, évoqué il y a deux jours à peine à propos des experts qui affinent leurs méthodes pendant que 36 % des Béninois restent dans la précarité.
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Le procédé n'a rien de spécifiquement béninois. Il rappelle, presque trait pour trait, celui documenté chez le voisin togolais, où la Cour de justice de la CEDEAO a qualifié la réforme constitutionnelle de Faure Gnassingbé de coup d'État constitutionnel sans que cela n'empêche le pouvoir d'exécuter ses obligations.
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Même mécanique de reconnaissance judiciaire sans conséquence concrète pour les personnes détenues, à l'image du citoyen togolais réfugié qui croupit depuis un an dans une prison béninoise dans une indifférence quasi générale.
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Komi Koutché a raison sur un point : la décrispation ne se décrète pas dans une interview. Elle se mesure aux portes de prison qui s'ouvrent et aux exilés qui rentrent sans craindre un mandat d'arrêt. Tant que ces portes restent closes, l'entretien accordé à Jeune Afrique n'est rien d'autre qu'un geste protocolaire de plus — poli, apaisé, et parfaitement vide.