Cotonou, 7 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Il y a une scène qui se répète dans les capitales ouest-africaines dès qu'un partenaire technique et financier débarque avec ses slides et son vocabulaire de laboratoire : on convoque les chercheurs, on aligne les officiels sur l'estrade, et on promet que cette fois, enfin, la science guidera la décision publique. Cotonou vient d'accueillir sa version du rituel, avec un parterre de sommités internationales et le sourire satisfait des ministères concernés.
Lancée ce mardi 7 juillet, la cinquième édition de l'École d'été « Méthodologies du développement » réunit à Cotonou chercheurs, porteurs de projets et décideurs politiques venus de tout le continent, sous la houlette de la chaire portée par les économistes Abhijit Banerjee et Esther Duflo. La rencontre place l'évaluation des politiques publiques au cœur de la stratégie du Bénin pour atteindre les ambitions de la Vision Alafia 2060. Cinq jours d'ateliers, de modules académiques et d'un incubateur de projets, financés notamment par l'Agence Française de Développement et le J-PAL, le tout couronné par la présentation inaugurale d'une lauréate du prix Nobel d'économie.
Après Abidjan, Rabat et Dakar, c'est donc au tour du Bénin de recevoir cette caravane scientifique, dans un pays qui aime se présenter comme le bon élève technocratique de la sous-région. L'économie béninoise a connu, sous la gouvernance de Patrice Talon, une transformation profonde caractérisée par une forte croissance économique, passant de 3,3 % en 2016 à des taux avoisinant les 7 % ces dernières années. Les chiffres, égrenés dans chaque rapport de bailleur, sont impressionnants sur le papier. Le pays a même atteint l'objectif de déficit budgétaire fixé par l'UEMOA, avant l'heure.
Un responsable béninois a résumé l'esprit de la cérémonie d'ouverture en évoquant la nécessité de mesurer objectivement les effets des politiques publiques, de comprendre ce qui fonctionne et de « corriger ce qui doit l'être ». La formule est belle. Elle a le mérite de la sincérité technocratique. Elle a aussi le défaut de tous les discours de ce genre : elle parle de méthode quand la population attend des résultats qu'elle peut toucher.
Car derrière la vitrine des taux de croissance les plus élevés de l'UEMOA, le Bénin reste un pays où le taux de pauvreté national était de 36,2 % entre 2021 et 2022, où le sous-emploi touchait 72 % de la population active, et où 90,1 % des travailleurs étaient employés dans le secteur informel. Des chiffres qui n'ont pas fondamentalement bougé en une décennie de réformes saluées par tous les organismes de Bretton Woods. On mesure, on évalue, on corrige, disent les experts réunis à Cotonou. Le peuple, lui, continue de vivre de la débrouille.
Cette École d'été arrive aussi dans un contexte politique que les communiqués officiels préfèrent taire. Le Bénin sort d'une séquence électorale controversée, où l'opposition n'a pas atteint le seuil des 10 % requis pour siéger au Parlement lors du scrutin de janvier, et d'une tentative de coup d'État en décembre dernier qui a brièvement suspendu l'illusion de stabilité vendue aux investisseurs. Romuald Wadagni, l'ancien ministre des Finances présenté comme l'architecte de cette croissance statistique, a depuis été élu à la tête de l'État, assurant la continuité d'un système où les mêmes têtes pensent la politique et en célèbrent ensuite les résultats.
C'est là tout le problème de ce genre de rendez-vous scientifique. On y discute d'incubateurs de projets, de registres sociaux et de cartographie des programmes de protection, avec le sérieux d'un laboratoire. Mais on n'y interroge jamais la question de fond : à quoi sert d'affiner les outils de mesure d'une pauvreté qu'on refuse, année après année, de traiter à la racine ? Le FMI lui-même, dans ses dernières communications, a jugé nécessaire de rappeler aux autorités béninoises la nécessité d'accroître la transparence des finances publiques. Un aveu, poli mais réel, que la gouvernance reste perfectible malgré les certificats de bonne conduite délivrés à chaque revue de programme.
Pendant que les Nobel et les technocrates comparent leurs cadres méthodologiques dans les salons climatisés de Cotonou, les paysans du nord du pays continuent de subir les attaques dans une zone où les dépenses militaires explosent, et les jeunes diplômés cherchent un emploi formel dans une économie où neuf travailleurs sur dix n'en ont pas. Personne ne conteste l'utilité théorique de l'évaluation des politiques publiques. Mais quand l'exercice devient un rituel de communication internationale plutôt qu'un levier de transformation réelle, la méthode se transforme en alibi.
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Le Bénin peut bien recevoir tous les prix Nobel de la terre pour parfaire ses grilles d'évaluation. Tant que la croissance affichée ne se traduira pas en emplois formels et en recul réel de la pauvreté, l'exercice restera ce qu'il est : une performance académique de plus, financée par des partenaires extérieurs, pendant que le peuple béninois, lui, n'a pas besoin d'un doctorat pour évaluer sa propre situation.