Cotonou, 7 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Il y a une ruse que les régimes africains ont fini par maîtriser à la perfection : quitter le fauteuil présidentiel par la porte tout en gardant la main sur les institutions par la fenêtre. Patrice Talon vient d'en offrir une démonstration magistrale, et le Bénin découvre aujourd'hui le prix de son applaudissement d'hier.
Le 1er juillet 2026, le Conseil des ministres présidé par son successeur Romuald Wadagni a dévoilé la liste complète des personnalités appelées à siéger au tout nouveau Sénat béninois, cette chambre haute inventée par la révision constitutionnelle du 15 novembre 2025. Quatorze noms sont venus compléter les membres de droit de l'institution, aux côtés des anciens chefs d'État Nicéphore Soglo, Boni Yayi et, bien sûr, Patrice Talon lui-même, désormais sénateur de droit à part entière.
Rembobinons. Ce Sénat n'est pas tombé du ciel. Adoptée dans la nuit du 14 au 15 novembre 2025 par 90 voix contre 19, la révision constitutionnelle a fait basculer le Bénin vers un régime parlementaire bicaméral, en créant une chambre haute officiellement chargée de « réguler la vie politique » et de veiller à l'unité nationale. Le texte, promulgué le 17 décembre par Patrice Talon en personne, a surtout eu un effet collatéral que l'opposition avait dénoncé avant même son adoption : la création de sièges ex officio réservés aux anciens présidents de la République, perçue comme un moyen pour Talon de continuer à peser sur le pays qu'il venait officiellement de quitter.
Lire aussi : CEDEAO contre Lomé : la victoire juridique de l'opposition togolaise que l'Union africaine refuse d'exécuter
Interrogé le jour même de la présidentielle, le 12 avril 2026, sur son avenir institutionnel, Patrice Talon n'avait pas caché qu'il siégerait dans cette nouvelle chambre, invoquant un devoir constitutionnel auquel il ne pouvait, disait-il, se soustraire. « Je ne vais pas me dérober à cela », avait-il affirmé, avec cette pudeur calculée qui sied si bien aux hommes de pouvoir en fin de règne officiel. À la question suivante, plus directe encore — présidera-t-il ce Sénat ? — l'ancien président avait pris un air offusqué, balayant l'hypothèse d'un revers de main comme s'il s'agissait d'une idée saugrenue échappée à un esprit trop naïf.
Sauf que la réalité institutionnelle raconte une tout autre histoire. Le président du Sénat est, sur le papier, élu par ses pairs. Mais quand la chambre est composée d'anciens alliés, de figures nommées par un pouvoir exécutif issu directement du sérail de Talon, et d'un homme qui a passé dix ans à modeler les institutions béninoises à son image — Cour constitutionnelle comprise, dont il avait fini par nommer les membres et faire présider par son ex-avocat personnel — parler de « consensus naturel » relève moins du pronostic que de la formalité. La presse la plus proche du pouvoir ne s'y trompe d'ailleurs pas : un éditorial publié avant même l'installation officielle du Sénat allait jusqu'à présenter Patrice Talon comme le « candidat naturel » pour inaugurer la nouvelle chambre, au nom de son « expérience exécutive » et de sa « vision stratégique ».
Pathétique, cette chorégraphie de la fausse humilité. D'un côté, l'homme qui avait promis en 2016 un mandat unique avant de se représenter et de gouverner dix ans. De l'autre, l'homme qui jure aujourd'hui vouloir « aller au cinéma » et « jouer à la pétanque », selon les mots rapportés par la presse régionale, tout en acceptant une place de choix dans une institution taillée à sa mesure, dotée de pouvoirs de régulation et de sanction sur la vie politique nationale. Le décret sur l'ordre protocolaire signé le 11 mars 2026 place d'ailleurs le futur président du Sénat immédiatement derrière le chef de l'État en exercice — bien avant le président de l'Assemblée nationale. Ce n'est pas un strapontin qu'on prépare à Talon. C'est un trône de réserve.
Lire aussi : Le Togo investit dans le rail et la logistique : pari gagnant ou fuite en avant ?
Pendant ce temps, sur les réseaux et sous les articles consacrés à la composition du Sénat, la colère populaire s'exprime sans détour : un pays sous perfusion de la dette et des bailleurs de fonds, où l'écrasante majorité des citoyens peine à s'assurer un repas quotidien, vient de se doter d'une chambre haute pour recaser d'anciens chefs d'État et leurs obligés. Aucune industrialisation nouvelle, aucune production supplémentaire, mais une institution de plus pour distribuer des strapontins dorés à ceux qui ont déjà tout eu.
Alors non, Patrice Talon ne se dérobera à rien. Il ne s'est jamais dérobé à l'exercice du pouvoir, sous quelque forme qu'il se présente. La seule question qui vaille, ce n'est pas de savoir s'il présidera ce Sénat qu'il a lui-même fait naître — la question, c'est combien de temps le Bénin mettra encore à appeler les choses par leur nom.