Il y a une méthode que ce régime pratique avec constance : traiter le Nord comme un dossier sécuritaire, jamais comme un pays où l'on cultive, où l'on mange, où l'on cherche du travail. Des décrets, des patrouilles, des discours martiaux. Et pour le reste, le silence.
Les Savanes viennent de rappeler ce que coûte cette méthode. Selon L'Alternative, qui publie ce 23 septembre un état des lieux de la région, autochtones et réfugiés burkinabè s'y disputent des terres agricoles qui ne suffisaient déjà plus, tandis que des jeunes rentrent des mines d'or voisines sans épargne ni métier.
Précisons d'emblée qui est responsable. Pas ceux qui ont fui les groupes armés : fuir n'est pas un crime. Pas davantage les paysans qui partagent leur champ. Le responsable, c'est l'appareil qui a laissé une région entière sans les moyens d'accueillir comme sans ceux de survivre.
Les derniers chiffres cités remontent à février 2025 : 45 934 personnes déplacées dans les Savanes, dont 80 % de Burkinabè, et 41 773 Burkinabè ayant obtenu officiellement le statut de réfugié, d'après la Coordination nationale d'assistance aux réfugiés. La cohabitation reste globalement pacifique. Mais dans une région d'agriculteurs, chaque parcelle partagée est une bouchée en moins, et un chef coutumier constate que le partage de ressources déjà insuffisantes rend les frictions inévitables.
Rappelons le décor. La région subit des attaques jihadistes depuis novembre 2021. L'état d'urgence sécuritaire y est en vigueur depuis juin 2022 et vient d'être prorogé une fois de plus, pour douze mois à compter du 13 mars 2026, par décret du Conseil des ministres. Selon le ministre des Affaires étrangères Robert Dussey, 62 personnes, dont 54 civils, ont été tuées dans 15 attaques entre janvier et juillet 2025. Pour le reste, la parole officielle est rare depuis août 2022, ce qui laisse les populations deviner seules l'état de leur propre sécurité.
Lors du vote de la prorogation, le président de l'Assemblée nationale, Komi Selom Klassou, a fait savoir que « le Togo ne pliera pas ».
Le Togo ne plie pas, en effet. Ses jeunes, si.
Car le pays officiel tient bon quand le pays réel se referme. Pendant des années, la jeunesse des Savanes a loué ses bras dans les mines d'or des pays voisins : cette soupape se ferme, ces États ayant durci la lutte contre l'orpaillage clandestin. Depuis mi-août, plusieurs centaines de jeunes sont revenus, principalement de Côte d'Ivoire, de Guinée et du Mali, certains sans épargne significative ni qualification, rapporte L'Alternative.
Ils reviennent dans un pays où la vie chère ne connaît pas de trêve.
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Des informations locales font état, depuis quelques semaines, d'un retour des braquages suivis de vols de motos sur certains axes routiers. Rien n'est documenté ni chiffré à ce stade, et c'est bien le problème. Quand l'État ne parle pas, la rumeur s'installe. Le silence de l'appareil est la meilleure matière première de la peur.
Le régime exige pourtant de cette jeunesse qu'elle résiste aux sirènes des groupes armés. Il connaît le sujet : dès fin juillet 2024, une délégation gouvernementale en mission de sensibilisation à Gando et à Mango avait entendu les populations citer la pauvreté et le chômage des jeunes parmi les facteurs d'insécurité. Diagnostic posé. Ordonnance introuvable.
Que propose-t-on à la place ? Un projet pilote à haute intensité de main-d'œuvre, monté avec l'OIT dans le cadre du programme d'urgence PURS, qui vise au moins cent jeunes et femmes, réfugiés et déplacés compris, sur des chantiers de pistes rurales, de reboisement et d'eau. Cent. Pour toute une région.
Lookman, ancien commerçant de céréales à Mango, ne nie pas l'initiative. Son constat, lui, est glacial : son commerce s'est heurté aux restrictions d'exportation imposées par les autorités, et le maraîchage manque d'eau comme de débouchés. Il demande ce qu'il reste. Personne, du côté des décideurs, ne lui a répondu.
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Voilà donc ce qu'on voudrait nous faire regarder : les communiqués, la « détermination », la prorogation reconduite comme un rituel annuel. Et voilà ce qui compte vraiment : l'eau qui manque, la terre qu'on se partage, le chantier temporaire qui ne nourrit personne au-delà de quelques semaines.
Un spécialiste de la gestion des conflits, cité par L'Alternative, résume la contradiction : gagner la bataille contre les groupes armés en laissant une génération sans perspectives économiques n'est qu'une victoire sécuritaire fragile. L'appareil, lui, continue de compter ses patrouilles.
Un régime qui prolonge l'état d'urgence chaque année sans jamais prolonger l'espoir ne garantit pas la sécurité : il administre l'attente.
Aux Savanes, la bombe sociale n'est pas une formule de journaliste. C'est un compte à rebours que le régime s'obstine à ne pas lire.