CÔTE D'IVOIRE : ON BORNE LE SUD À GRAND RENFORT DE CÉRÉMONIE, ON ABANDONNE LE NORD À SON SORT

Lomé — 26 septembre 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes

Il y a une constante dans la manière dont un pouvoir choisit la frontière qu'il célèbre. On préfère toujours celle qu'on peut mesurer au mètre, planter dans le béton et photographier sous le soleil, plutôt que celle où l'on compte les morts. La Côte d'Ivoire vient d'en offrir une nouvelle illustration, presque trop parfaite pour être involontaire.

Le jeudi 24 septembre 2026, le poste frontalier de Diby, dans la région du Sud-Comoé, a accueilli une cérémonie officielle : la remise des bornes BP 55 et BP 45, posées sur 150 kilomètres de frontière avec le Ghana. Soixante-dix-huit bornes plantées, un secrétaire exécutif de la Commission nationale des frontières venu pavoiser, un commissaire général ghanéen, un ambassadeur allemand, des chefs coutumiers convoqués pour la photo. Tout le folklore diplomatique était réuni pour saluer un « pont de fraternité ».

Ce chantier ne sort pas de nulle part. Depuis 2022, une commission technique mixte ivoiro-ghanéenne planche sur la réaffirmation de bornes coloniales datant de 1923, effacées par la brousse et le temps. Une première pierre posée à Newtown en 2025, une mission topographique menée en février 2026, et voilà la deuxième phase déjà annoncée avant la fin de l'année, avec en prime un futur cadre de coopération transfrontalière calqué sur celui déjà signé entre le Bounkani ivoirien et la région ghanéenne du Savannah. Un travail sérieux, financé notamment par l'Agence allemande de coopération internationale, que personne ne conteste sur le fond.

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Mais pendant qu'on plante des bornes en présence d'ambassadeurs sur une ligne pacifiée depuis un siècle, une autre frontière, à quelques centaines de kilomètres au nord, ne reçoit ni caméra ni discours. Celle du Bounkani et du Tchologo, où l'armée ivoirienne contient depuis des années une infiltration jihadiste venue du Burkina Faso et du Mali. Là, aucune cérémonie ne vient couronner le travail de soldats qui dorment en brousse plutôt que dans un hôtel de région.

En mars 2026, depuis Korhogo, le commandant de la zone opérationnelle Nord n'a pas eu besoin d'enjoliver la situation : « le risque d'infiltration est bien réel ». Pas de tambour, pas de bornes dorées, juste un appel à la vigilance lancé aux populations et aux chefs religieux, parce que cette menace-là ne se matérialise pas en 150 kilomètres de béton mesurable.

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Le contraste ne s'arrête pas aux discours. En novembre 2025, le Conseil national de sécurité ivoirien a dû reconnaître des « flux inhabituels » de réfugiés maliens fuyant les exactions du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, et ordonner le renforcement de la sécurité aux frontières nord. La Côte d'Ivoire héberge déjà environ 90 000 réfugiés burkinabè sur son sol. Depuis 2020, le pays a connu son lot d'attaques meurtrières, de Kafolo à Difita, où quatre paysans ont été tués à quelques semaines de la présidentielle d'octobre 2025. Rien de tout cela ne fait l'objet d'une remise de trophée avec ambassadeurs et buffet.

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Ce goût pour la vitrine ne se limite d'ailleurs pas aux frontières. Le même gouvernement qui organise des cérémonies pour des bornes en béton peine à clarifier, des mois durant, l'affaire des démolitions du quartier Koumassi Campement, et communique au compte-gouttes sur le bilan des inondations qui ont fait 59 morts dans le Grand Abidjan. La pompe est réservée à ce qui se filme bien ; l'explication est réservée à ce qui dérange.

C'est là tout le talent d'un pouvoir habitué à la mise en scène : transformer une opération technique et légitime, la réaffirmation d'une vieille frontière coloniale avec un voisin en paix, en grand récit souverainiste, pendant que la ligne qui saigne vraiment reste sous-traitée à des soldats sans micro. On célèbre la souveraineté qui ne coûte rien à défendre, et on tait celle qui coûte des vies.

Les autorités ghanéennes et ivoiriennes ont raison de vouloir clore un dossier vieux d'un siècle. Mais la souveraineté d'un État ne se mesure pas seulement en kilomètres bornés au théodolite et en poignées de main filmées pour la postérité. Elle se mesure aussi à la capacité de protéger les populations là où personne ne vient couper de ruban. Tant que le nord n'aura pas droit à sa cérémonie, la seule frontière qui compte vraiment restera celle qu'on refuse de regarder en face.

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