Ghana : Mahama enfile les gants à Accra, mais qui nettoiera quarante ans d'incurie urbaine ?

Accra, 18 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes

Il y a une scène qui plaît toujours en Afrique de l'Ouest : celle du chef de l'État en gants et bottes, pelle à la main, au milieu d'un caniveau. Elle a eu lieu à Accra, et elle a fonctionné. Les caméras étaient là, les réseaux sociaux ont applaudi, et pour quarante-huit heures, le Ghana a eu l'impression de reprendre le contrôle de sa capitale.

L'événement remonte aux 10 et 11 juillet 2026. Le président John Dramani Mahama a décrété deux Journées nationales de nettoyage général dans les sept régions frappées par les inondations du 29 juin, mobilisant ministres, parlementaires, maires, forces de sécurité et citoyens. Lui-même s'est rendu à Alajo, Tse Addo et près de l'hôpital militaire pour désensabler des caniveaux à mains nues, devant les objectifs des télévisions locales. Il a salué la mobilisation tout en pressant ceux qui restaient chez eux de sortir participer.

Le décor de cette opération de communication, c'est un pays qui pleure ses morts. Les inondations du 29 juin ont fait au moins une douzaine de victimes, plus de 470 personnes secourues, près de 39 000 sinistrés et plus de 7 000 ménages déplacés. En réponse, le gouvernement a débloqué 300 millions de cedis, environ 26,5 millions de dollars, pour les secours d'urgence et les projets de mitigation. De l'argent, des gants, des pelles, des hélicoptères présidentiels : la mise en scène était complète.

Mais Accra ne découvre rien. La ville inonde depuis des décennies, et toujours aux mêmes endroits : Kaneshie, Odawna, Adabraka, Alajo, Weija, Circle, le bassin de l'Odaw. Les archives du pays recensent plus de 3 000 morts liées aux inondations depuis 1935 et plus de 700 000 déplacés. La catastrophe la plus meurtrière remonte à juin 2015, quand une inondation suivie d'une explosion dans une station-service avait tué plus de 200 personnes au rond-point Kwame Nkrumah. En 2026, c'est le même scénario, la même eau, les mêmes quartiers engloutis.

Le président des ingénieurs du Ghana a résumé la situation sans détour, en rappelant que le pays « fait les choses de travers depuis trente ou quarante ans ». Voilà, en une phrase, ce qu'aucune journée de nettoyage ne pourra corriger : un urbanisme laissé à l'anarchie, des zones humides bétonnées, des caniveaux jamais entretenus, une réglementation qui existe sur le papier et nulle part ailleurs.

C'est là que le nettoyage présidentiel devient suspect. Ramasser des sachets plastique dans un caniveau, c'est spectaculaire, humble en apparence, et surtout gratuit politiquement. Cela ne coûte rien à personne au sommet de l'État, cela ne dérange aucun promoteur immobilier qui a construit sur une zone inondable avec la bénédiction discrète des autorités locales, et cela permet de renvoyer la responsabilité de la catastrophe vers le citoyen qui jette son sachet d'eau dans le canal plutôt que vers l'administration qui n'a jamais dragué ce canal.

Même la société civile ghanéenne ne s'y trompe pas. L'actrice et militante Efia Odo, très suivie sur les réseaux, a salué l'initiative tout en avertissant publiquement le président qu'un nettoyage national ne suffira pas sans un vrai système d'assainissement derrière. Elle réclame des poubelles publiques, une collecte régulière, une infrastructure permanente — l'inverse d'un coup de balai ponctuel suivi d'un retour au silence jusqu'à la prochaine saison des pluies.

Le pouvoir, lui, a d'abord tenu un autre discours. Fin mai, avant même l'ampleur du drame de juin, Mahama qualifiait déjà le problème d'indiscipline citoyenne plutôt que de défaillance d'ingénierie. Une manière commode de déplacer le fardeau de la faute vers la population pendant que les permis de construire continuent d'être délivrés sur des zones que tout urbaniste sérieux aurait interdites depuis longtemps.

Ce schéma dépasse largement le Ghana. À Abidjan, à Kinshasa, à Lagos, les mêmes inondations reviennent chaque saison, portées par la même urbanisation anarchique et le même refus des pouvoirs publics de s'attaquer aux causes structurelles plutôt qu'aux symptômes. Partout, la réponse officielle privilégie l'image du dirigeant en action immédiate plutôt que l'investissement long, ingrat et invisible dans le drainage.

Le gouvernement promet désormais un nettoyage mensuel obligatoire et 150 millions de cedis pour le dragage des cours d'eau. Bonne nouvelle sur le papier. Mais le pays a déjà entendu ces promesses après chaque inondation depuis 1960, et les mêmes quartiers replongent sous l'eau à chaque grosse pluie. Accra n'a pas besoin d'un président aux mains sales une fois par an. Elle a besoin d'un État qui refuse, toute l'année, de fermer les yeux sur ce qui se construit sur ses zones inondables.

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