Lomé — 25 septembre 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Au Togo, il existe une routine que l'armée ne commente jamais deux fois de la même façon : un officier meurt à l'intérieur d'une caserne, et le silence s'installe avant même que le corps ait quitté les lieux. Ce mercredi, cette routine a repris ses droits au camp du Bataillon d'intervention rapide.
Un jeune officier a été retrouvé sans vie mercredi 23 septembre, aux alentours de midi, dans son bureau du camp BIR à Agoè-Nyivé, rapporte le site d'investigation L'Alternative. Il s'agit d'un médecin militaire, identifié pour l'instant par ses seules initiales, qui avait exercé à l'hôpital militaire de Dogta Lafiè. Les circonstances de sa mort ne sont, à cette heure, toujours pas connues, et aucune communication officielle n'a été faite.
Lire aussi : Savanes au Togo : terres, réfugiés et chômage, la bombe sociale
Le camp BIR n'en est pas à sa première mort suspecte. En mai 2020, le lieutenant-colonel Bitala Madjoulba, chef de corps de ce même bataillon, avait été retrouvé mort dans son bureau ; l'autopsie avait alors révélé une blessure par arme à feu. Cinq ans plus tard, ce dossier n'a jamais été refermé publiquement et personne n'a eu à répondre de quoi que ce soit devant les Togolais. À l'époque déjà, la presse rapportait qu'un autre haut gradé, le colonel M'ba Koffi Batenta, avait disparu dans des circonstances tout aussi obscures quelques années plus tôt. Et il y a un peu plus d'un mois à peine, un autre officier, en poste à la division opérationnelle du régiment interarmes, est décédé dans l'enceinte militaire, selon L'Alternative. Trois drames, une seule et même chape de silence.
Déjà en 2020, le constat avait été posé sans détour par Nathaniel Olumpio, président du Parti des Togolais : « l'État s'est montré incapable de garantir la sécurité des officiers. » Cinq ans et plusieurs cercueils plus tard, cette phrase n'a pas pris une ride, et personne au sommet n'a jugé utile de la démentir par des actes.
Faure Gnassingbé, Président du Conseil des ministres, cumule depuis plusieurs années le portefeuille de la Défense. C'est donc sous sa tutelle directe que survient ce nouvel épisode, quelques semaines à peine après qu'il a lui-même supervisé un remaniement à la tête de l'armée, installant Aklesso Tchakpele au poste de chef d'État-major. Nouvel organigramme, nouvelle photo institutionnelle, mais toujours la même absence : pas de commission d'enquête indépendante annoncée, pas d'autopsie rendue publique, pas un mot pour la famille du disparu ni pour l'opinion.
Un remaniement ne rassure jamais une caserne où les officiers meurent dans leur propre bureau. Il déplace des noms sur un organigramme, il change un visage sur une photo officielle, mais il ne répond à aucune des questions que ce troisième décès en cinq ans repose avec la même insistance : qui protège les officiers togolais à l'intérieur même de leurs casernes ? Pourquoi aucune enquête sur ces morts en série n'a-t-elle jamais été rendue publique jusqu'à son terme ? Et combien de temps encore le corps d'un homme devra-t-il rester au silence pour que l'État daigne s'expliquer ?
Lire aussi : Russes au Togo : Robert Dussey ne démonte pas la présence, il la rebaptise
Pendant ce temps, l'agenda officiel se remplit d'autre chose. On nous parle de l'espace duty free de l'aéroport de Lomé cédé à un privé, de douaniers étrangers interpellés pour trafic de cocaïne à des milliers de kilomètres, de tout sauf de ce qui se joue derrière les murs des casernes togolaises. Pathétique, cette manière de détourner le regard pendant qu'un cercueil de plus quitte discrètement un camp militaire. Le pays est sommé de regarder ailleurs, comme on le lui souffle patiemment depuis des années, pendant que le prix du carburant grimpe et que le pouvoir d'achat s'effondre sans qu'aucun remaniement ne vienne jamais rien y changer.
Lire aussi : Togo : Faure Gnassingbé a gagné sa bataille de cartographie, il a perdu celle du pays
Un capitaine de plus dans un bureau vide. Une enquête qu'on promettra peut-être et qu'on refermera sans doute sans réponse, comme les précédentes. Le camp BIR avait déjà son passé ; il vient d'y ajouter une ligne, et rien ne dit qu'elle sera la dernière tant que le silence continuera de tenir lieu de politique de défense.
Le peuple togolais, lui, n'a pas oublié le lieutenant-colonel Madjoulba. Il n'oubliera pas non plus ce jeune médecin militaire retrouvé mort un mercredi de septembre, dans une caserne que l'État dit protéger. Le silence, lui, n'a pas changé d'un mot.