2 juillet 2026 — Temps de lecture : 6 min
Au Togo, on aime parler de la jeunesse. On l'invoque dans les discours, on la brandit dans les campagnes, on la met en couverture des rapports institutionnels. Mais on ne l'écoute jamais vraiment. Pendant que les caciques du régime célèbrent les chiffres de la croissance, une génération entière s'effondre en silence, et personne au sommet de l'État ne semble pressé de l'entendre.
Le signal était pourtant clair, documenté, daté. Début avril, un média togolais consacrait un reportage à ce qu'il fallait bien appeler une crise silencieuse : celle de la santé mentale des adolescents et jeunes adultes du pays. Anxiété, dépression, troubles du sommeil, décrochage scolaire, conduites à risque — la liste n'a rien d'abstrait, elle porte des visages et des prénoms. Une jeune fille de dix-neuf ans y confiait, avec une sobriété qui devrait faire honte à ceux qui gouvernent : elle vit dans l'angoisse constante de ne pas savoir comment s'en sortir dans ce pays ni fonder une famille un jour<cite index="21-1">.</cite>
Ce n'est pas un cas isolé, c'est un symptôme national. Une adolescente de seize ans racontait, elle, le mépris ordinaire reçu à l'école quand elle a osé parler de sa souffrance — on lui a répondu de prier davantage<cite index="21-1">.</cite> Voilà comment ce pays traite la détresse de ses enfants : par le déni, la spiritualisation, le silence organisé. Pathétique.
Il faut remonter un peu pour comprendre l'ampleur du désastre. Le Togo est un pays jeune — trois citoyens sur quatre ont moins de trente-cinq ans — et c'est précisément cette jeunesse que l'État est incapable d'insérer, d'employer, de protéger. Selon les données les plus récentes d'Afrobarometer, publiées en juin 2025, près de la moitié des jeunes togolais de dix-huit à trente-cinq ans se déclarent sans emploi et à la recherche active d'un travail, contre moins d'un tiers chez leurs aînés<cite index="5-1">.</cite> Plus instruits que jamais, ils sont aussi, paradoxalement, plus frappés par le chômage que leurs parents<cite index="3-1">.</cite> Et six jeunes sur dix jugent que le pays va dans la mauvaise direction<cite index="7-1">.</cite>
On connaît la suite. Faute d'avenir chez eux, ils partent. Vers Lomé d'abord, où beaucoup finissent zémidjan ou vendeurs à la sauvette, faute de mieux<cite index="11-1">. Puis vers l'extérieur : le Ghana, le Burkina Faso, le Mali, où des milliers de jeunes du nord du pays risquent leur vie dans des sites d'orpaillage clandestins, faute d'avoir trouvé chez eux la moindre perspective</cite>. Un reportage publié en mars dernier documentait cette « ruée vers l'or » comme un rite de passage devenu presque obligatoire pour la jeunesse des Savanes, contrainte à l'aventure faute d'alternative. On appelle ça, pudiquement, la migration économique. C'est en réalité un aveu d'échec national, maquillé en choix individuel.
Face à cette hémorragie, l'État a ses éléments de langage. Programmes de volontariat national, fonds d'appui à l'entrepreneuriat, instituts de formation en alternance : la litanie des dispositifs ne manque pas. Le gouvernement lui-même reconnaissait, dès le lancement de son programme phare, entendre les cris de détresse de dizaines de milliers de jeunes en quête d'emploi<cite index="4-1">.</cite> Un aveu qui a le mérite de la franchise — mais que faire d'un aveu répété depuis plus d'une décennie, sans que la trajectoire ne s'infléchisse jamais réellement ?
Car c'est bien là le cœur du problème. Ces programmes existent sur le papier, dans les discours, dans les rapports remis aux bailleurs de fonds. Mais sur le terrain, la précarité, l'informalité et le sous-emploi restent la norme, année après année, gouvernement après remaniement<cite index="3-1">.</cite> Pendant que les jeunes s'épuisent à chercher une place dans une économie qui n'en a pas pour eux, le pouvoir organise des conférences internationales sur l'entrepreneuriat, se félicite de partenariats financés depuis l'étranger, et renvoie inlassablement la responsabilité de l'échec sur l'individu — pas assez formé, pas assez motivé, pas assez entreprenant.
On veut nous faire croire que le problème, c'est la jeunesse elle-même. Qu'il suffirait qu'elle s'adapte, qu'elle s'auto-emploie, qu'elle « transforme sa frustration en énergie positive », comme le répètent les éléments de langage officiels. Mais une génération ne s'effondre pas par manque de volonté. Elle s'effondre parce qu'on lui a confisqué l'avenir, parce qu'on lui ferme les portes de la représentation politique, parce qu'on la traite comme une variable d'ajustement économique plutôt que comme une génération à qui l'on doit des comptes.
Les spécialistes eux-mêmes le disent : il faut des psychologues dans les écoles, des espaces d'écoute confidentiels, une vraie politique de santé mentale, pas des incantations. Rien de tout cela n'existe à l'échelle du pays. Ce qui existe, en revanche, c'est un appareil d'État qui préfère financer sa propre survie politique que la santé psychologique de ses enfants.
La jeunesse togolaise ne demande pas la charité. Elle demande un pays qui ne la pousse pas vers l'exil, la mine clandestine ou le silence. Elle essaie de parler, depuis des années, dans les manifestations dispersées au gaz lacrymogène, dans les statistiques du chômage, dans les témoignages arrachés à la pudeur. La question n'est plus de savoir si elle parle. La question est de savoir combien de temps encore ce régime fera semblant de ne pas l'entendre.