2 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes
Au Togo, le pouvoir a toujours su transformer ses défaites juridiques en simples formalités administratives. C'est le scénario qui se répète depuis le 25 juin 2026, jour où la Cour de justice de la CEDEAO a rendu publique une décision accablante pour Faure Gnassingbé. Et pourtant, à Lomé, rien ne bouge. Le Président du Conseil des ministres continue de gouverner comme si de rien n'était.
L'arrêt, rendu le 29 janvier mais dévoilé cinq mois plus tard, ne laisse guère de place à l'ambiguïté. La juridiction communautaire qualifie la révision constitutionnelle togolaise de mars 2024 de « changement inconstitutionnel de gouvernement », une formule lourde de sens dans le vocabulaire du droit régional ouest-africain. Ce basculement, opéré de nuit par une Assemblée nationale en fin de mandat, avait fait passer le pays d'un régime semi-présidentiel à un système parlementaire taillé sur mesure, supprimant au passage l'élection présidentielle au suffrage universel direct.
Il faut se souvenir de cette nuit du 25 mars 2024. En quelques heures, 89 députés sur 91 ont voté une nouvelle Constitution qui a créé de toutes pièces la fonction de Président du Conseil des ministres, un costume cousu pour un seul homme, au pouvoir depuis 2005. Deux ans de contestation, de procédures et de silences plus tard, la CEDEAO vient enfin confirmer ce que la société civile togolaise dénonçait depuis le premier jour : ce régime est né d'une manœuvre, pas d'une réforme.
La Cour l'écrit noir sur blanc. Elle juge que la modification constitutionnelle, « compte tenu de son timing, de son contenu et de son effet escompté », viole l'article 23.5 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. L'État togolais, qui n'a même pas pris la peine de répondre dans les délais de la procédure, a été jugé par défaut. Un désaveu total, presque une humiliation diplomatique pour un pouvoir habitué à se draper dans le principe de non-ingérence.
Mais voilà le piège. Un arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO est déclaratif, pas exécutoire. Il ne dissout rien, ne suspend personne, ne restitue aucune élection. La Ve République togolaise, cette coquille juridique fabriquée en une nuit, continue de fonctionner exactement comme avant. La CEDEAO n'a pas de police pour faire respecter ses propres décisions, et le Togo a déjà, par le passé, ignoré des jugements régionaux sans en payer le prix.
C'est là que la diversion s'installe. Pendant que la victoire judiciaire est célébrée sur les plateaux et dans les communiqués, le vide reste vide. Aucune dissolution de l'Assemblée. Aucun calendrier de transition. Aucune garantie que la parole donnée à la CEDEAO — celle d'assurer que « toute réforme constitutionnelle future respecte ses obligations internationales » — ne sera pas, elle aussi, contournée par un nouveau tour de passe-passe législatif.
Jean Kissi, membre de la coalition qui réclame une transition, a résumé avec justesse ce qu'implique désormais cet arrêt : « Cette décision commande maintenant à tous les Togolais, jeunes de la diaspora comme de l'intérieur, de se mobiliser dans les mois à venir pour un retour à l'ordre constitutionnel ou pour recréer un ordre constitutionnel consensuel, nouveau. »
Voilà l'essentiel. La bataille ne se gagnera pas dans les prétoires d'Abuja. Elle se gagnera, ou se perdra, dans la rue, dans les meetings, dans la ténacité d'une opposition trop souvent divisée. Le Cadre national de concertation pour le changement, qui réunit l'ANC, les FDR, l'ADDI, le PSR et le Front citoyen Togo Debout, l'a compris : un meeting est déjà annoncé pour le 12 juillet à Vogan, avec pour mission explicite d'informer les citoyens sur la situation sociopolitique du pays.
À cela s'ajoute le manifeste « Génération Togo », porté par plusieurs dynamiques citoyennes, qui tente de dépasser les querelles de leadership pour bâtir une vision commune de la transition. L'intention est claire, même si les divisions internes ont, par le passé, fragilisé chaque tentative de rassemblement. Le pays a besoin d'union, pas de nouveaux sigles qui se disputent le même espace.
Il faut le dire sans détour : la mobilisation populaire n'est pas un luxe, elle est la seule monnaie d'échange qui reste face à un pouvoir qui a démontré, arrêt après arrêt, qu'il ne recule que sous la pression. Manifester pacifiquement, se rassembler, informer, tenir des meetings, faire vivre ce droit constitutionnel à l'expression — c'est exactement ce que la Charte africaine de la démocratie, invoquée par la Cour elle-même, est censée protéger.
Jean Kissi ne s'y trompe pas non plus lorsqu'il tempère l'enthousiasme : « Nous serons heureux si, en chemin, le pouvoir entend raison et qu'on n'est pas obligé d'aller à des manifestations avant de pouvoir recréer l'ordre constitutionnel nouveau que nous voulons. » Une prudence lucide. Car ce régime n'a jamais rien cédé sans y être contraint.
L'arrêt de la CEDEAO n'est pas une fin. C'est une arme. Encore faut-il que le peuple togolais, dans sa diversité et malgré ses fractures, décide de s'en saisir. La justice régionale a parlé. Au pouvoir de choisir entre la raison et l'entêtement. Au peuple de choisir entre l'attente et la mobilisation.
Le vide constitutionnel est désormais officiel. Le silence, lui, ne l'est plus une option.