Togo : FER, SAFER, SONAFIR… les sigles changent, les détournements demeurent

 2 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 6 minutes

Au Togo, quand une institution publique s'enlise dans l'opacité, on ne la corrige pas. On la rebaptise. C'est la méthode éprouvée depuis près de trente ans dans la gestion de l'entretien routier, et elle vient de connaître son quatrième épisode.

Réuni en Conseil des ministres le 26 juin dernier à Lomé, sous la présidence de Faure Gnassingbé, le gouvernement a adopté le décret portant création de la Société nationale de financement routier (SONAFIR). Cette nouvelle structure remplace la Société autonome de financement de l'entretien routier (SAFER), en poste depuis 2012, et travaillera désormais aux côtés de l'Agence des travaux et de gestion des routes du Togo (AGEROUTE TOGO), également créée le même jour. Officiellement, la SONAFIR bénéficiera de « prérogatives élargies » et de « mécanismes renforcés de mobilisation des ressources ». Dans les faits, c'est un sigle de plus qui vient s'ajouter à une liste déjà longue.

Car la SAFER elle-même n'était pas une création originale. Le Togo a mis en place son premier fonds d'entretien routier dès 1997, sous le nom de Fonds d'Entretien Routier (FER). En 2009, ce dispositif a été remplacé par la Compagnie Autonome des Péages et de l'Entretien Routier (CAPER). Trois ans plus tard à peine, en 2012, la CAPER a cédé la place à la SAFER, présentée à l'époque comme un fonds routier « de deuxième génération », plus moderne, plus transparent. Quatorze ans après, c'est au tour de la SAFER de disparaître, remplacée par la SONAFIR. FER, CAPER, SAFER, SONAFIR : quatre noms, une seule mission — financer l'entretien du réseau routier national — et une seule constante, l'absence totale de bilan public sur ce qui n'a pas fonctionné dans les moutures précédentes.

Car il y a un précédent qui mérite d'être rappelé. Lors des inondations de 2007 à Lomé, la gestion du fonds d'entretien routier d'alors avait été marquée par une grande opacité, si bien qu'une vingtaine de ponts et ponceaux avaient cédé faute d'entretien réel. Le directeur de l'époque, Ferdinand Tchamsi, avait été limogé. Mais l'argent détourné, lui, n'a jamais été récupéré par le Trésor public togolais. Dix-neuf ans plus tard, aucun audit indépendant n'a été rendu public sur la manière dont les ressources routières ont été gérées entre-temps, ni sur les raisons exactes de la disparition de la CAPER, ni sur celles, aujourd'hui invoquées, de la disparition de la SAFER.

Le gouvernement, lui, préfère parler de modernisation. Le compte rendu officiel du Conseil des ministres explique que les évaluations réalisées ont révélé des insuffisances, limitant la capacité de la SAFER à répondre aux besoins croissants de financement des infrastructures routières. Une phrase soigneusement vague, qui évoque des « limites » techniques sans jamais nommer ni les responsabilités, ni les montants, ni les circuits d'attribution des marchés qui ont pu, sur plus d'une décennie, échapper à tout contrôle citoyen.

Ce qu'on refuse de nous dire est pourtant l'essentiel. Chaque passage d'un sigle à l'autre s'accompagne d'une remise à zéro de la mémoire institutionnelle : les contrats en cours, les responsables sortants, les créances impayées, tout disparaît dans la transition administrative, sans qu'aucune commission d'enquête parlementaire ne vienne établir qui a géré quoi, et surtout où sont passées les ressources considérables tirées des péages, des droits d'accise sur les produits pétroliers et de la taxe sur les véhicules à moteur. Pendant ce temps, le réseau routier togolais continue de se dégrader dans plusieurs régions, et le pays s'endette lourdement auprès de la Banque mondiale et d'autres bailleurs pour financer des travaux dont l'exécution traîne, quand elle n'est pas purement et simplement abandonnée sur certains tronçons.

La création de la SONAFIR s'accompagne d'ailleurs d'une séparation des rôles avec l'AGEROUTE TOGO, présentée comme une clarification des responsabilités. C'est peut-être vrai sur le papier. Mais la multiplication des structures — SONAFIR, AGEROUTE, et déjà le nouveau Bureau d'études et d'ingénierie du Togo (BEIT) créé le même jour — a aussi pour effet, qu'on le veuille ou non, de diluer davantage la reddition de comptes entre plusieurs entités, chacune pouvant renvoyer la responsabilité d'un échec vers l'autre. C'est une architecture institutionnelle qui protège d'abord ceux qui la conçoivent.

Le vrai sujet n'est donc pas de savoir si la SONAFIR sera mieux dotée en prérogatives que la SAFER ne l'était. Le vrai sujet, c'est que depuis 1997, aucune de ces structures n'a jamais fait l'objet d'un audit public complet, aucun responsable n'a répondu devant la justice des sommes qui se sont volatilisées entre deux réformes, et aucun gouvernement n'a jugé utile d'expliquer aux citoyens togolais pourquoi il fallait, tous les quelques années, recommencer à zéro plutôt que de corriger ce qui existait déjà.

On nous annonce un fonds routier « de troisième génération ». Les Togolais, eux, n'ont connu jusqu'ici que des générations de sigles. Tant que la gouvernance de l'argent public restera un tabou, changer d'acronyme ne changera rien à l'état des routes, ni à celui des comptes.

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