Lomé — 21 septembre 2026 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Il y a une habitude que l'Afrique de l'Ouest connaît par cœur : on cueille, on entasse, on vend brut, et la valeur ajoutée s'en va ailleurs. En Casamance, cette habitude a une odeur, celle des mangues qui pourrissent au pied des arbres, faute de stockage et d'usine.
Samedi 19 septembre 2026, à Kountoubou, dans la commune de Bambali, région de Sédhiou, Sadio Mané a posé la première pierre de SM10 Agro. Un parc agro-industriel dédié à la mangue, porté par une filiale de SM10 Sénégal, pour un investissement d'environ 11,7 milliards de francs CFA.
Sur le papier, le programme est sérieux. Une station de traitement de 8 500 tonnes de mangues par an, trois unités pour la pulpe, la mangue séchée et le beurre de mangue, une plantation progressive de 500 hectares de manguiers Kent, un centre de formation, un centre de recherche, de l'irrigation et de la mécanisation. Plus de 1 000 emplois directs sont annoncés, avec un objectif de 2 500 à terme selon plusieurs médias sénégalais, et une campagne industrielle prévue à partir de mars 2027.
Le fils du village ne s'en cache pas. Sadio Mané dit ne pas vouloir qu'on se souvienne de lui pour ses seuls buts. Il veut prouver qu'un jeune de Casamance peut bâtir son avenir sur sa propre terre, sans prendre la route de l'exil pour trouver ce qui lui manque ici. Le stade de Bambali, réalisé à son initiative, était déjà là pour rappeler que ce n'est pas sa première mise.
Le problème que l'usine prétend résoudre est documenté, chiffré, et accablant. Selon les données présentées par Mané lui-même lors du lancement, 30 à 40 % des récoltes de mangues de la région de Sédhiou sont perdues faute de stockage et de transformation. D'autres décomptes vont jusqu'à 45 %. Près d'une mangue sur trois, au minimum, ne nourrit personne et ne rapporte rien.
La preuve vient d'en haut, et elle est savoureuse. Le ministre de l'Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, présent à la cérémonie, a déclaré, selon RFI : « Il est inacceptable que nos richesses continuent de quitter nos terres sans être transformées. »
Tout est dit. Il aura fallu un footballeur pour que l'aveu prenne la forme de béton.
Le président de l'Assemblée nationale, Ousmane Sonko, qui a présidé la cérémonie selon la presse sénégalaise, a de son côté appelé les sportifs, la diaspora et les investisseurs à orienter leurs capacités vers des projets créateurs d'emplois. Traduction : l'industrialisation des territoires attend désormais que les fortunes privées s'en chargent. Le réflexe est régional, et le Togo n'y échappe pas. Lire aussi : Togo : l'État compte les pauvres, mais ne les sort pas de la pauvreté
Voilà ce qu'on veut nous faire applaudir : la générosité du héros, la photo de la première pierre, le vocabulaire patriotique de circonstance. Voilà ce qu'il faut regarder : une usine ne vaut que par ce qui y entre et ce qui en sort. RFI le rappelle, le site devra écouler ses stocks depuis l'une des zones les plus enclavées du pays.
Une usine sans route est un très beau monument.
Le calendrier appelle la même vigilance. Une campagne industrielle est annoncée pour mars 2027, tandis que des travaux sont annoncés sur dix-huit mois. Les deux dates ne se superposent pas parfaitement. On attendra donc les faits, pas les communiqués.
Reste la question que les comptes rendus de la cérémonie ne posent pas. À quel prix les planteurs de Sédhiou vendront-ils leurs fruits à la nouvelle usine, et qui veillera à ce que les petits producteurs de la région ne deviennent pas de simples fournisseurs dépendants ? Un projet qui promet de la valeur ajoutée doit dire à qui elle revient.
Sadio Mané l'a dit lui-même : rien n'est encore récolté, aujourd'hui on sème. Soit. Mais semer une industrie n'est pas la mission d'un homme, fût-il le plus célèbre du Sénégal. C'est celle d'un État qui a laissé pourrir des fruits pendant que ses ministres découvraient l'inacceptable.
Applaudir le geste, oui. Dispenser les autorités de gouverner, non.