Conférence APA : cet appel important de Faure Gnassingbé à Lomé

3 juillet 2026 — Temps de lecture estimé : 5 min

Il y a une scène qui se répète, immuable, depuis mai 2023 : Lomé accueille le monde, les caméras s'installent au Palais des Congrès, et le président du Conseil togolais enfile le costume du sage continental. Ce vendredi encore, le rituel a eu lieu. Vingt-cinq délégations africaines et des représentants du Golfe se sont réunis dans la capitale togolaise pour évaluer les répercussions de la crise au Moyen-Orient sur le continent.

L'Alliance Politique Africaine, créée à l'initiative du Togo, a convoqué cette session extraordinaire pour un motif présenté comme urgent : les prix de l'énergie s'envolent, les chaînes d'approvisionnement se grippent, et l'Afrique, selon Robert Dussey, brille trop souvent par son silence face aux grandes crises mondiales. Faure Gnassingbé, en ouvrant les travaux, a martelé que cette guerre lointaine « concerne nos économies, notre sécurité, notre souveraineté ». Il a conclu, non sans emphase, que lorsque l'Afrique se parle et s'organise, elle peut peser davantage sur les affaires du monde.

Belle formule. Elle mériterait d'être prise au sérieux si elle ne venait pas d'un homme qui, chez lui, refuse obstinément d'écouter son propre peuple se parler et s'organiser.

Car pendant que Lomé se drape en capitale diplomatique de l'Afrique unie, le Togo réel continue de s'enfoncer. Les derniers chiffres d'Afrobarometer sont sans appel : 85% des Togolais désapprouvent la gestion de la stabilité des prix par leur gouvernement, 77% jugent la création d'emplois insuffisante, et trois citoyens sur quatre vivent dans une pauvreté modérée ou sévère. Neuf Togolais sur dix disent avoir manqué de revenus en espèces au cours de l'année écoulée. Ce ne sont pas des chiffres d'opposition. Ce sont ceux d'un institut de sondage panafricain reconnu, publiés en février de cette année.

Pendant que le président du Conseil théorise sur la souveraineté énergétique africaine, la vie chère continue d'écraser les ménages togolais, sans le moindre ajustement salarial digne de ce nom. Pendant qu'il plaide pour une réponse collective et coordonnée aux chocs extérieurs, Amnesty International documente une répression intérieure d'une brutalité continue : au moins 81 manifestants arrêtés début juin, une répression qui s'est encore intensifiée entre le 26 et le 30 juin, et sept morts recensés par la société civile lors des mobilisations de l'année passée contre la vie chère et la révision constitutionnelle. L'espace civique togolais, selon les propres mots de plusieurs observateurs, se détériore de manière persistante, entre médias suspendus et accès à Internet restreint.

Voilà la vraie fracture que cette conférence sur le Moyen-Orient est censée nous faire oublier. D'un côté, un chef d'État qui multiplie les sommets, les médiations en RDC, les stratégies sahéliennes 2026-2028, les tribunes dans la presse internationale — une diplomatie de vitrine savamment entretenue. De l'autre, des jeunes qui fuient vers les mines d'or artisanales de la sous-région faute d'avenir chez eux, des adolescents togolais rongés par une détresse psychologique que les spécialistes qualifient eux-mêmes de crise silencieuse, et des familles entières inondées fin juin dans les quartiers de Lomé sans réponse structurelle de l'État.

L'écart est vertigineux entre le discours et le terrain. Le régime sait parler de résilience énergétique et de souveraineté alimentaire pour tout un continent, mais peine à garantir l'eau potable à plus de la moitié de sa propre population, comme le rappelle crûment Afrobarometer. Il sait convoquer trente pays africains et des délégations du Golfe autour d'une même table, mais refuse tout dialogue sincère avec ses propres citoyens qui manifestent contre la cherté de la vie.

Ce contraste n'est pas un hasard de calendrier. C'est une méthode. Chaque grand rendez-vous diplomatique organisé à Lomé — médiation en RDC, stratégie Sahel, désormais crise du Moyen-Orient — vient nourrir le récit d'un Togo pivot régional, respecté, incontournable. Un récit destiné autant aux chancelleries qu'aux Togolais eux-mêmes, sommés d'admirer le rayonnement international de leur président pendant qu'on leur demande de patienter, encore, sur le pouvoir d'achat, sur l'emploi, sur les libertés publiques.

L'Afrique doit-elle faire entendre sa voix face aux crises du monde ? Assurément. Mais un homme qui étouffe les voix qui s'élèvent dans sa propre capitale n'a aucune leçon de dialogue à donner au continent. La formule est belle : quand l'Afrique se parle et s'organise, elle pèse davantage sur les affaires du monde. Le Togo, lui, attend toujours qu'on le laisse simplement parler.

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