1er juillet 2026 — Temps de lecture : 6 minutes
Chaque fois que le pouvoir sénégalais se fissure au sommet, c'est le peuple qui trinque en bas. Le scénario est connu : deux hommes qui se disputent l'appareil d'État finissent toujours par habiller leur querelle personnelle en grand débat institutionnel. Cette fois, l'habillage s'appelle « révision constitutionnelle ».
Le 29 juin, l'Assemblée nationale a adopté, dans un vacarme rarement atteint sous cette législature, une refonte de vingt-neuf articles de la loi fondamentale. Cent vingt-neuf députés présents, cent vingt-neuf voix pour. Un score soviétique obtenu au prix d'un dispositif policier bouclant les abords de l'hémicycle dès l'aube, de l'expulsion musclée d'un élu de l'opposition resté accroché à la tribune, et d'un boycott de dernière minute d'une partie des groupes critiques. Le régime peut applaudir son unanimité de façade. Le pays, lui, regarde ailleurs, atterré.
Pour comprendre cette mise en scène, il faut remonter à un mois en arrière. Le 22 mai, le président Bassirou Diomaye Faye a limogé sans préavis son Premier ministre Ousmane Sonko, l'homme qui l'avait porté au pouvoir en 2024 sous le slogan devenu amer « Sonko c'est Diomaye ». Depuis, l'ancien tandem se livre une guerre froide institutionnelle, chacun cramponné au levier qu'il lui reste : la présidence pour l'un, la présidence de l'Assemblée nationale pour l'autre, où Sonko a atterri en conservant l'écrasante majorité parlementaire du PASTEF, cent trente sièges sur cent soixante-cinq.
C'est cette Assemblée, verrouillée par un seul homme et son parti, qui vient de réécrire la Constitution du pays. Coïncidence troublante : le texte limite précisément les pouvoirs du président de la République, interdit à ce dernier de diriger un parti politique, renforce les prérogatives du Parlement et du Premier ministre, et plafonne le droit de dissolution. Autrement dit, chaque ligne de cette « réforme historique » vient rogner un peu plus les ailes de Diomaye Faye pour épaissir celles de Sonko.
Le mouvement citoyen Y en a Marre n'a pas mis de gants pour le dire, dénonçant un « passage en force » et exigeant que le peuple, seul propriétaire légitime de sa Constitution, soit consulté avant tout bouleversement de cette ampleur. Même dans le camp présidentiel, des cadres réclament désormais un référendum plutôt qu'un vote arraché en catimini par cent trente députés inconditionnels d'un seul homme.
Face à la pression, le ministre de la Justice a fini par céder du terrain et annoncé, à la sortie du scrutin, que le texte serait finalement soumis à référendum. Un aveu, en creux, que l'Assemblée venait de commettre un déni de démocratie qu'il fallait maintenant rattraper dans l'urgence.
Pathétique.
Pendant que l'appareil PASTEF s'écharpe pour savoir qui, de Diomaye ou de Sonko, tiendra les rênes en 2029, le Sénégal continue de s'enfoncer dans une crise économique que plus personne ne conteste. Restrictions budgétaires, dette abyssale héritée et alourdie, coût de la vie qui ne redescend pas, jeunesse qui attend toujours les emplois promis lors de la « rupture » de 2024. Rien de tout cela n'a occupé l'hémicycle le 29 juin. Ce jour-là, les élus du peuple ont préféré consacrer leur énergie à border juridiquement une bataille de succession entre deux anciens amis d'université devenus rivaux pour le trône.
On nous parlera de Cour constitutionnelle indépendante, de séparation des pouvoirs, de fin de l'hyperprésidentialisme. Des mots séduisants, jetés en pâture à une opinion fatiguée, pour faire passer une manœuvre de verrouillage politique sous couvert de grands principes. La même majorité qui promettait la transparence gouverne aujourd'hui sans aucun élu PASTEF au gouvernement, dans une défiance ouverte entre les deux têtes de l'exécutif issu de sa propre coalition.
Le peuple sénégalais n'a pas voté en 2024 pour financer, quatre ans plus tard, le règlement de comptes personnel de deux hommes qui se partageaient jadis le même bureau à la Direction générale des impôts. Il a voté pour la rupture avec les pratiques d'un pouvoir confisqué. Qu'un référendum finisse par valider ou non ce texte, une chose restera acquise : le 29 juin 2026, l'Assemblée nationale a préféré arbitrer une querelle de palais plutôt que de regarder en face la détresse de ceux qu'elle est censée représenter.